Hedwige Chevrillon : On parle peu d’économie réelle, on se pose vraiment la question : est-ce que l’économie réelle n’est pas emportée par ce cyclone boursier, sachant, par exemple, que le titre d’Alstom a subi une très sévère, une très dure correction, puisqu'il a perdu près d’un tiers de sa valeur en un mois ?
Patrick Kron : En effet, en ce qui concerne la valorisation de l’entreprise, je ne suis pas le mieux placé pour la commenter. Ce que je peux simplement dire, c’est que je n’ai pas trouvé de raison objective à la destruction d’un tiers de la valeur d’Alstom depuis le mois dernier.
Vous êtes même sidéré ?
Je ne commente pas le cours de Bourse, mon travail est d’essayer de faire progresser l’entreprise dans un environnement qui est de plus en plus perturbé. Il y a clairement des désordres financiers graves. Je ne suis d’ailleurs pas sûr de totalement comprendre, mais il est assez clair qu’ils auront des conséquences sur l’économie. Pour nous, il n’est pas question de paniquer, de céder au catastrophisme, en revanche, il faut être vigilant, attentif et réactif.
Est-ce que ça change quand même votre façon de voir les choses ? Lorsque l’on a un titre aussi bas, on se sent moins fort ?
Ce qui est important, c’est notre situation commerciale, notre situation financière et nos perspectives, la Bourse traduisant tout cela. En ce qui nous concerne, premièrement, on est sur des métiers en croissance. Il n’y a rien de changé dans l’analyse que nous faisons du fait qu’il y a des besoins en infrastructure dans le monde, parce que les pays émergents en ont gravement besoin, parce que le parc d’investissements vieillit, parce que les contraintes d’environnement le montrent. Donc nous sommes sur des métiers en croissance.
Mais encore faut-il qu'il y ait encore de quoi financer ces métiers en croissance...
Deuxièmement, nous avons un carnet de commandes record. Nous allons publier dans quelques semaines nos résultats, mais ils traduiront une activité commerciale record, à la fois en matière de prise de commandes et en matière de carnet de commandes. Nous avons donc un carnet de commandes qui dépasse largement deux ans, et ça nous donne une visibilité. Je considère que les projets en cours avancent et continuent à se dérouler, nous n’avons pas eu la moindre annulation à ce jour. Ce que vous dites, c’est qu’il y aura peut-être des projets dont le financement sera plus difficile à obtenir.
Pour l’instant, il n’y a pas de remise en cause de projets ?
Non, en tout cas on verra, mais le fait d’avoir plus de deux ans de carnet de commandes, ça nous permet de nous adapter et de réagir. Enfin, nous avons un certain nombre d’entreprises qui ont des problèmes de trésorerie, des problèmes pour se refinancer compte tenu du blocage du système bancaire mondial.
En ce qui nous concerne, nous avons en main une très large trésorerie, de plusieurs milliards. Là aussi, il n’y a pas d’entreprise qui vive dans une bulle insensible à ce qui se passe autour, mais je considère qu’Alstom et nos métiers de l’infrastructure ont une visibilité qu’un certain nombre d’autres nous envient.
Une trésorerie de plusieurs milliards, donc, néanmoins, on sait que le fonctionnement quotidien d’une entreprise, c’est d’avoir recours à son banquier. Est-ce que vous observez déjà un resserrement des crédits ?
Non, nous n’avons pas besoin d’avoir recours à nos banquiers puisque nous avons la trésorerie en mains. Ce à quoi nous veillons, c’est à ne pas la placer dans des endroits où elle serait en difficulté, ce que nous n’avons absolument pas fait. Je dirais qu’aujourd’hui, la priorité de l’entreprise reste l’exécution de ses contrats en cours, et nous serons évidemment très attentifs sur la manière dont les clients se comportent pour les futurs projets.
Vous disiez que vous aviez des liquidités très importantes, est-ce que cette crise vous a coûté de l’argent, est-ce que vous avez perdu, dans des placements peut-être un peu trop spéculatifs ?
Zéro euro, et vous verrez, lorsque nous présenterons nos comptes, qu’une des caractéristiques de l’entreprise aujourd’hui, c’est que, d’une part, elle a une trésorerie large, mais également qu'elle génère un cash-flow substantiel.
Donc, pour l’instant, tous les clignotants sont au vert ?
Ce qui est important, c’est de voir ce qui va se passer après, et ça nous conduit à voir la manière dont ces désordres financiers graves ont des conséquences sur nos clients et sur la manière dont ils se comportent en matière de nouveaux projets.
Ça veut dire qu’en 2009, vous allez revoir vos objectifs ?
Je maintiens que nous avons fixé des objectifs à l’horizon de mars 2010, c’est-à-dire à la clôture de notre prochain exercice comptable. Quand on a un carnet de commandes qui a plus de deux ans de profondeur, le vrai impact dans la réalisation des objectifs, c’est la manière dont on exécute son carnet. On verra, mais il n’est absolument pas question de remettre en cause nos objectifs à moyen terme.
Vous avez annoncé un investissement en Russie, vous comptez prendre 25 % de Transmash Holding, le fabricant russe de matériel ferroviaire. Ça veut dire quoi ?
Ça veut dire que, pendant les travaux, la vente continue. Le marché russe est un marché important, à la fois pour notre activité énergie et pour notre activité transports. Nous avons établi les bases d’un partenariat avec le principal acteur russe sur ce marché, qui est la société Transmash Holding, avec laquelle nous allons, ensemble, répondre à des appels d’offres concrets des chemins de fer russes, d’abord sur des trains à deux niveaux de passagers, puis ensuite sur des locomotives, et nous avons indiqué que nous allons étudier, avec eux, la possibilité de prendre une participation de 25 %.
Je n’ai pas annoncé un investissement, j’ai annoncé notre intention d’examiner si l’on peut, ou pas, prendre une participation de 25 % dans cette société. Évidemment, on intégrera l’ensemble des composantes, y compris ce qui se passe dans la décision et évidemment le prix.
La décision et le prix, c’est pour quand ?
Ça va prendre des mois.
Pour tout ce qui concerne les infrastructures, ce n’est pas pour demain matin, cela dit beaucoup s’interrogent au niveau européen, parce que l’on tente quand même de trouver des moyens de relance. Il faudrait un grand pont de relance avec notamment des centaines de milliards d’investissement, pour reprendre l’expression de Laurent Fabius ce matin. Il dit que, notamment dans les infrastructures, c’est ce qui permettrait de relancer la croissance en Europe. Est-ce que ce serait une bonne idée ?
Si vous voulez me faire dire que des plans d’accélération de programmes d’infrastructure, dont les besoins existent et qui pourraient être contrariés ici ou là par telle ou telle absence de financement, sont une bonne idée, vous n’aurez pas beaucoup de mal à me convaincre.
Vous êtes un grand dirigeant ; au-delà, ça vous paraîtrait peut-être effectivement un moyen ?
Encore une fois, ce que je pense, c’est qu’il y a des désordres graves dans la sphère financière. Si vous m’interrogez, je ne suis pas certain de pouvoir répondre de manière intelligente à la question simple de savoir d’où vient tout ça et à quoi c’est lié.
On explique pas mal de remèdes, mais personnellement je n’ai pas totalement compris la cause. Donc la question, selon moi, chef d’entreprise, qui interviens dans le monde réel, c’est celle de savoir quelles sont les conséquences qu’auront ces désordres de la sphère financière sur ce que vous appeliez tout à l’heure l’économie réelle. Je ne le sais pas, mais il est clair que si le crédit est durablement bloqué, ça va rendre la vie d’un certain nombre d’entreprises particulièrement difficile, dont la nôtre, bien sûr. Il se trouve que nous avons la chance d’avoir une large trésorerie. Ça nous donne la possibilité de voir venir.
Vous disiez que, pour l’instant, aucun des projets à long terme n’est remis en cause. Cela dit, on a appris que la SNCF avait prévu de décaler à juin 2009 le lancement de son appel d’offres, en vue de redoubler sa première tranche de 100 à 200 rames de TGV. C’est déjà un premier décalage ?
D’abord, je veux rappeler que ce que je disais concernait ce qui était dans notre carnet de commandes ; évidemment, les futurs projets n’y sont pas. Deuxièmement, la SNCF a un programme très ambitieux d’investissements, ce projet de renouvellement et d’extension de sa flotte de TGV en fait partie, et il est assez classique que ce type de gros projets ne se décide pas en fonction d’un calendrier fixé ab initio.
Je rappelle d’ailleurs que M. Pepy a dit deux choses : la première, c’est que le calendrier n’était pas changé, et la deuxième c'est qu’il n’excluait d’en rajouter. Si vous voulez, le TGV est un superbe succès, nous sommes très bien placés puisque nous avons les TGV Duplex et une nouvelle gamme d’AGV. Il est classique que ces projets bougent un peu. Je n’ai aucune inquiétude sur le fait que le parc de TGV doit être renouvelé et sans doute étendu.
Surtout avec le Grenelle de l’Environnement, je le disais avec Nathalie Kosciusko-Morizet, qui prévoit la création de 1000 kilomètres de lignes TGV...
Absolument, et ça c’est lié au problème du prix de l’essence, de la congestion de l’espace urbain, de l’espace aérien, des problèmes de l’environnement. Crise financière ou pas, ces sujets-là restent.
On parle beaucoup de fusions-acquisitions. Je le disais tout à l’heure, peut-être que, avec des titres aussi bas, ça peut donner des envies, des appétits à certains, on l’a vu avec M. Warren Buffet aux Etats-Unis, qui a investi lourdement, notamment dans General Electric, qui est partiellement un de vos concurrents. Est-ce que ça remet en cause les différents schémas qui sont sur le bureau de la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, notamment le rapprochement entre Alstom et Areva ?
Sur le rapprochement Alstom-Areva, auquel je suis et demeure favorable, le Premier ministre s’est exprimé récemment en disant que ce n’était pas à l’ordre du jour. Je n’ai donc pas de commentaire à faire. Le fait qu’un certain nombre d’entreprises reconnaîtront des valorisations peut être plus acceptable pour nous, peut-être que ça nous donnera des opportunités de mouvement. Mais il est clair que dans cet environnement perturbé, nous aurons clairement une attitude prudente et que l’on ne va pas jouer aux têtes brûlées.
Ça veut quand même dire que vous regardez d’autres dossiers, d’autres acquisitions possibles ?
On ne va pas donner les clés de notre développement, donc nous continuons notre stratégie de croissance rentable, basée sur notre propre développement, c’est-à-dire gagner des marchés, nous développer. On le fait. Ça passera également par des acquisitions, si ça fait sens au plan business, si le prix que nous payons est un prix raisonnable et si nous avons la capacité de les intégrer. On va bien sûr regarder, on continue.
Ce matin encore, Christine Lagarde a dit que les responsables devront payer les pots cassés. On va parler de gouvernance d’entreprises, est-ce qu’il faut une loi pour légiférer sur les rémunérations des patrons, notamment pour tout ce qui concerne les parachutes dorés, voire les stock-options ?
Là aussi, le Conseil des ministres s’est exprimé sur cette question.
C’est à vous, entrepreneur, que je pose la question.
Moi, je considère qu’il appartient aux conseils d’administration, d’une part, et aux assemblées d’actionnaires, d’autre part, de prendre leurs responsabilités, évidemment, et de décider de toutes ces questions. Si tel n’est pas le cas, que l’on légifère me paraît possible, mais il faut laisser aux acteurs la possibilité de traiter eux-mêmes ces sujets.
Il y a des dispositions de bon sens qui ont été annoncées, des propositions faites par le Medef et par la FEP, qui semblent avoir retenu l’intérêt du gouvernement. Il se trouve que, si je regarde ceci de ma modeste lorgnette, ces dispositions-là, nous les appliquons chez Alstom. Je ne suis pas salarié, je suis mandataire social, mon parachute ne s’ouvrira pas si la société est en échec, donc il ne faut pas que ça dépasse les deux ans dont il est fait état. Je suis raisonnablement zen.
J’ai un mail d’auditeur sur le fait que vous ayez vendu des titres : « M. Kron n’a-t-il pas donné un mauvais signal sur sa société ou avait-il des informations privilégiées sur le krach boursier qui a suivi ? »
C’est me prêter des capacités que je n’ai pas. J’ai effectivement vendu, dans les jours qui ont suivi le 18 septembre, des stock-options. Il s’agit de stock-options qui ont été attribuées à moi-même ainsi qu’à 1500 autres cadres de l’entreprise, en 2004, avec d’ailleurs un certain nombre de conditions de performances, et qui étaient exerçables à partir du 18 septembre.
Si je commence à me dire que je vais attendre un peu, soit je ne peux pas vendre et l’on dit que les patrons n’ont pas la possibilité de vendre les actions qu’ils détiennent, soit, si je vends, il faut que je donne un caractère systématique à cette opération.
J’avais le droit de vendre le 18 septembre, je ne me suis pas posé de question pour savoir si c’était une bonne ou une mauvaise date, et j’ai effectivement vendu. C’est le seul moyen que j’ai de faire, sans donner un tel signal au marché, le tout, évidemment, dans des conditions de transparence, puisque j’ai déclaré tout cela à l’AMF, conformément aux dispositions réglementaires.
Mais vous comprenez que ça puisse inquiéter, que ça puisse soulever quelques protestations de la part des actionnaires ?
Oui, mais si le cours avait monté, personne n’aurait protesté. Le fait de vendre lorsque j’en ai le droit, sans me poser la question de savoir si c’est un bon prix ou non, c’est le seul moyen que j’ai de vendre des actions que j’estime avoir le droit de vendre, sans donner un tel signal au marché.
Vous avez raison, cela dit, on l’a vu pour certains dirigeants dans le cadre de l’affaire EADS, c’était leur fenêtre de tir et ils ne pouvaient pas faire autrement. Est-ce qu’il ne faut pas changer la loi, mieux expliquer ?
La loi précise clairement que si l’on a des informations d’initiés qui ne sont pas portées à la connaissance du marché, on n’a évidemment pas le droit d’agir sur les titres. Tel était le cas. Je n’avais aucune information que le marché n’avait pas en main lorsque j’ai décidé de vendre, et, d’ailleurs, le conseil d’administration a, dans cette même période, décidé d’un nouveau plan pour l’ensemble des cadres, dont moi-même, qui sera exerçable dans quatre ans, avec les mêmes analyses disant qu’il n’y a pas d’information privilégiée qui interdit d’agir.
Ce type de question montre bien quand même le redressement du groupe Alstom. Est-ce qu’il faut n’attribuer des stock-options aux dirigeants que s’il y a un plan d’intéressement pour l’ensemble des salariés dans l’entreprise ?
Je crois qu’il est important d’être équitable et cohérent. En ce qui me concerne, et en ce qui concerne Alstom, nous avons un plan de stock-options dont je viens de dire qu’il s'applique à 1500 cadres de l’entreprise. Nous mettons parallèlement en place des systèmes de participation des salariés à l’actionnariat de l’entreprise, donc des plans d’actionnariat salarié, et nous avons évidemment, en France et dans beaucoup de pays, des plans d’intéressement.
Notre objectif est d’ailleurs de l’étendre à un certain nombre de pays qui, pour l’instant, pour des raisons de culture ou des contraintes techniques, n’en bénéficiaient pas. Je trouve que, effectivement, associer certains et pas d’autres à l’évolution favorable d’une entreprise pose un problème d’équité et de management.

