Stéphane Soumier : Encore un banquier avec nous ce matin, mais vous n’êtes pas si nombreux à vous exprimer en ce moment. Barclays Capital, vous diriez que c’est une banque d’affaires ?
Jean-Jacques de Balasy : Non, Barclays Capital, c’est la division banque d’affaires du groupe Barclays, qui est une banque universelle.
C’est la troisième banque du Royaume-Uni, à peu près, c’est ça ?
Oui.
Il n’y a plus de banque d’affaires aujourd’hui. C’est un détail technique, mais, je le disais, la FED a transformé Morgan Stanley et Goldman Sachs en holdings. Vous-même disiez qu’il n’y avait pas d’impact à attendre, sauf qu’il n’y a plus de banque d’affaires...
Pour l’instant il reste deux banques d’affaires au sens du business, c’est-à-dire Morgan Stanley et Goldman Sachs, là où il y en avait cinq il y a une dizaine de jours et huit il y a quelques années. C’est probablement le symbole de la fin d’une époque, effectivement, dans quelques jours il n’y aura plus aucune banque d’affaires au sens de banques indépendantes qui ne font que de l’« investment banking ».
Pourquoi est-ce que ce n’est plus possible ?
A cause de la crise et de ce qu’elle a révélé : les besoins en liquidités et les besoins en financements sont tels qu’il faut s’adosser à une banque qui a un bilan important.
Barclays a racheté une grande partie des activités de Lehman Brothers aux Etats-Unis, est-ce que vous allez faire la même chose en France ?
Ce qu’on s’est engagés à racheter, ce sont les activités nord-américaines, donc ce n’est pas dans le périmètre de ce que l’on reprend. Je pense que le problème ne se pose pas tellement en termes géographiques, il se pose en termes de produits.
Je pense qu’un grand nombre de personnes se posent le problème en termes géographiques, très concrètement, pour leurs emplois...
Le problème se pose en termes géographiques, mais la solution ne se pose pas de la même manière. La solution est au niveau des produits. Ce que fait Lehman Brothers en France, ce ne sont pas des activités indépendantes de ce que fait Lehman Brothers dans le monde. C’est l’extension en France des différentes lignes de produits de Lehman Brothers dans le monde.
Donc s’il y a des conversations au niveau européen, ce sont des conversations sur les produits, pour savoir si c’est complémentaire avec ce que l’on a déjà ou ce que l’on a racheté. Il y aura bien sûr des conséquences sur la France. Il y a trois entités qui seront affectées, positivement je l’espère, par les résultats de conversations que les différentes banques ont avec Lehman Brothers International, au niveau européen.
Comment est-ce que vous avez regardé tout ce qui nous est arrivé et tout ce qui va continuer à se dérouler ?
Quand je regarde ça, j’ai l’impression que jusqu’à la semaine dernière, il y avait un malade pour lequel on a appelé SOS Médecins plusieurs fois dans la semaine, et, vendredi, ce que l’on a décidé c’est de l’emmener à l’hôpital et de le mettre sous oxygène. On est donc passé d’une intervention ponctuelle à une intervention lourde, ordonnée et qui va probablement sauver la situation. La seule chose c’est que, quand on est à l’hôpital, on est à la fois soulagé et en même temps inquiet, parce qu’on ne va pas être guéri du jour au lendemain. Il est donc tout à fait normal que, dans les semaines à venir, il y ait encore des soubresauts.
En revanche, ce que l’on peut dire, c’est que la situation est, dès maintenant, mise sous contrôle par les Etats-Unis dans un plan absolument sans précédent, qui d’ailleurs s’intéresse aux actifs immobiliers mais également aux actifs monétaires, qui interdit la vente à découvert. C’est un plan qui est assez complet, qui est très ambitieux et qui devrait restaurer ce qui est le plus important aujourd’hui, au-delà de la crise de liquidités, c’est la confiance.
Est-ce que le modèle Barclays, l’idée d’une banque universelle, est aujourd’hui celui qui est en train de s’imposer pour de nombreuses années ?
Oui, il est clair que c’est ce modèle qui est en train de s’imposer aujourd’hui. Il est difficile de dire si dans cinquante ans ce sera toujours ce modèle, mais aujourd’hui, dans le cycle dans lequel on est, c’est clairement celui qui s’impose. Il est fondamental pour les banques d’affaires de disposer d’un bilan important, donc celui de la banque universelle, et pour les banques universelles d’avoir, à côté de leur division banque d’affaires, des activités aux résultats plus récurrents.
J’ai l’impression que cela va au-delà et que c’est la fin de certaines opérations... C’est la fin d'effets de levier invraisemblables, c’est la fin de fusions-acquisitions qui pouvaient se faire en claquant des doigts. Cela va au–delà de la simple disparition des banques d’affaires, non ?
C’est la fin d’un cycle, mais ça marque donc le début d’un autre.
Je précise ma question : l’indépendance des banques d’affaires naît des soubresauts de la crise de 1929, où l’on se dit qu’il faut protéger l’argent des épargnants et laisser les banques d’affaires de leur côté. Le balancier revient dans l’autre sens, mais ça veut dire que l’on ne va pas permettre aux banques d’affaires de faire ce qu’elles ont eu le droit de faire pendant de longues années ?
Si, au fur et à mesure, on le leur permettra. Dans les mois à venir, il y a des boutiques qui vont se créer, des gens qui vont partir des banques et qui vont se remettre à créer de petites entités qui vont faire uniquement du conseil. Ça va marcher très bien et, dans deux ans, ces petites activités vont tout d’un coup voir quelqu’un leur apporter un peu d’argent et, en plus du conseil, elles feront peut-être de la dette, et cela va se reconstituer, d’une manière ou d’une autre.
L’économie est comme ça, la finance aussi, on recrée toujours des choses, jamais pareilles. A mon avis, ce serait absolument faux de dire que l’on a stopper une fois pour toutes le modèle de la banque d’affaires.
On a l’impression que c’est peut-être une forme de message que vous envoyez aux politiques. Ils vont vous mettre sur la tête un arsenal de régulations considérables, et vous êtes en train de leur dire que vous trouverez toujours le moyen de faire votre métier .
Oui, de faire notre métier, mais la régulation en tant que telle, c’est sûrement utile, mais ce n’est pas fait pour empêcher les gens de faire leur métier. C’est fait pour qu’il y ait plus de transparence et éventuellement plus de raison dans les métiers que l’on fait. Ça n’empêche pas les gens de continuer à croître.
Vous avez peur aujourd’hui d’un marteau de régulations qui viendrait vous écraser de manière un peu trop violente ?
Oui, on a certainement peur d’un marteau de régulations qui ne prendrait pas en compte la réalité de ce qui s’est passé. La difficulté c’est de tirer les leçons de ce qui s’est passé pour trouver de bonnes solutions. On sait qu’il y a un certain nombre de pistes qui vont devoir être suivies sur le plan comptable, sur le plan de la régulation, sur le plan des agences de notation, qu’il faut rapprocher d’une manière ou d’une autre de la régulation. Il faut sûrement que les produits financiers soient plus transparents. Il y a un certain nombre de pistes mais rien ne serait plus dramatique qu’une régulation qui nous serait assénée en quelques semaines, juste pour la tranquillité des politiques.

