Stéphane Soumier : On voulait un technicien des marchés américains. Pour commencer, j’ai envie de vous demander comment allez-vous ce matin ?
Bernard Delattre : Ça pourrait aller mieux, mais de toute façon, c’est ce qui devait se passer…
Non, ce n’est pas ce qui devait se passer, on ne peut pas dire ca… Ce que l’on est en train de vivre en ce moment, personne ne pouvait l’anticiper ?
Personne ne pouvait l’anticiper, mais il y a quand même des gens qui en ont parlé. Notamment en 2006, Nouriel Roubini avait prévu ce qui allait se passer. Aujourd’hui, on est donc face à nos responsabilités. Je dirais que les banques américaines sont faces à leurs responsabilités. Pendant des années, on a eu des funambules de la finance, comme on aime bien les appeler, qui ont mis en place des produits complexes, auxquels personnes ne comprend rien, où tout le monde joue avec l’argent des particuliers et des investisseurs, d’une manière totalement aberrante, et on en paie le prix aujourd’hui.
Je rappelle que vous êtes le gérant du fonds Royal US. On va faire de la technique et de l’ambiance de marché. Regardons ce que ça donne aujourd’hui en Europe, avec ce que nous disait hier François Chollet, gérant de Montségur Finances : « on est clairement actuellement dans l’œil du cyclone et en plein dans la tourmente. Ça n’a plus rien à voir avec des données fondamentales, ce sont des phénomènes de marché qui sont liés à des arbitrages de portefeuille de secteurs bancaires, c’est lié à des sorties d’actifs qui existaient encore dans les bilans et notamment dans les bilans de Lehman Brothers. Ce sont des sorties d’actifs qui sont massives. Peut-être effectivement, que c’est aussi lié à des fonds d’arbitrage qui doivent déboucler des positions. Ces dernières n’étaient peut-être pas des positions qui pouvaient anticiper ce qui vient de se produire en termes de tourmente sur les marchés financiers. Bref, la suspicion est de mise partout, et il n’y a pas de valeur refuge à l’heure actuelle, puisque c’est l’ensemble de la côte qui évolue avec une volatilité extrême. » Voila pour l’Europe, j’imagine que l’on pourrait dire la même chose pour les Etats-Unis ?
C’est exactement le même problème, François Chollet a complètement raison. Aujourd’hui, on doit faire face surtout aux problèmes des Aid funds. Il y a en fait un énorme problème, c’est que l’on a perverti le système financier. La Bourse permet avant tout aux entreprises de faire appel au marché pour lever des fonds, et aujourd’hui, on a des intervenants qui arrivent de tous côtés, et qui permettent de vendre à découvert le marché, sans même avoir la contrepartie, donc finalement c’est un jeu qui n’est pas juste pour les investisseurs.
Et là, il est en train de se passer quelque chose de purement technique, c’est-à-dire qu’en ce moment les régulateurs, la réserve fédérale, ça s’est fait assez discrètement, mais dans quelques heures à Wall Street, les règles des ventes à découvert justement, qui sont un facteur important de ce qui est en train de se passer, vont changer ?
Absolument. Enfin ce n’est pas qu’elles vont changer, elles sont simplement réaffirmées, c’est simplement Christopher Cox, le Président de la SEC qui a annoncé que maintenant, il regarderait de très près les positions de ventes à découvert, le «naked short selling», ce qui est tout à fait illégal : vous vendez des actions sans les emprunter, sans demander les titres en face.
C’est le pur chèque en bois…
C’est encore pire qu’un chèque en bois. Aujourd’hui ça prend toute son ampleur, et je peux vous dire que si vous me prêtez un milliard de dollars, je mets n’importe quelle banque en faillite, en vendant des actions sur le marché sans avoir la contrepartie. Si vous vendez des actions et que derrière vous n’avez personne qui vous demande de les emprunter normalement, c’est un jeu qui est totalement déséquilibré. Donc le particulier, l’investisseur long, en sont les victimes.
Notre correspondant à New York, Thierry Arnaud, nous disait tout à l’heure que quelque chose s’est cassé et a basculé dans la journée d’hier, est-ce que c’est votre sentiment ?
Oui, c’est tout à fait ca. J’en discutais avec une opératrice sur les marchés, on se disait qu’on avait l’impression d’être un lendemain de 11 septembre hier. C’est-à-dire face à une capitulation totale, tout le monde allant n’importe comment. Les indicateurs de capitulation d’ailleurs, sont faits sous forme de sondages sur les investisseurs, ce qui donnera la mesure.
Indicateur de capitulation ou de capitalisation ?
De capitulation. C’est tous les jeudis à 14h30, et hier il était à 55, ce qui est très haut et 54.88 la semaine précédente. Je pense qu’on va l’avoir au plus haut.
Ça veut dire quoi le terme fort de capitulation ?
C’est un indicateur, un sondage qui est fait auprès d’investisseurs. C’est une association American Association of Individual Investors, donc d’investisseurs américains aujourd’hui, et qui donnent en fait un sentiment de marché.
A quoi va ressembler votre journée, sortir à tout prix ?
Surtout pas. Il y a un proverbe américain qui dit «blood in the street» et clairement le sang, c’était hier. Il y a quand même quelque chose qui est un peu rassurant, c’est que tous les indicateurs semblent avoir trouvé le point bas hier.

