[Le Grand Journal]
Bernard Miyet : « On constate une dégradation économique du marché phonographique depuis 10 ans »
La rédaction - Le Grand Journal - Fabrice Lundy - bfm, le 20/01/2010
Le président de la Sacem s'exprime sur la crise qui frappe durement le marché du disque et sur la loi Hadopi qui a été adoptée.


Fabrice Lundy : Vous vous apprêtez à partir à Cannes pour la 44e édition du Midem
Pas la 44e fois pour moi.
Midem, 44e édition, dans un contexte évidemment particulier de recul une nouvelle fois de ventes de disques en 2009, et dans ce contexte autour de la réflexion de la rétribution des artistes. Comment abordez-vous cette édition du Midem ?
A la fois, le Midem, pour nous, c'est une occasion d'essayer d'évaluer l'état du marché, et on le voit chaque année, en fonction de ce qu'est la participation au marché lui-même, quels sont les professionnels qui viennent, les stands, est-ce que le nombre augmente ou diminue. Depuis deux ans, on sent peser la crise très fortement. Deuxièmement c'est une occasion pour nous de rencontrer beaucoup de professionnels étrangers, nos homologues, les éditeurs avec lesquels on travaille. Troisièmement une occasion de discussions et de débats à caractère politique, à la fois parce que les ministres passent, pas simplement le ministre français qui vient traditionnellement, mais d'autres ministres, et que l'on peut débattre d'un certain nombre de questions juridico-politiques, notamment en ce qui concerne toute la gestion des droits pan-européenne.
Vous y allez comment, avec un sentiment d'optimisme, ou alors de résignation ? C'est vrai qu'il y a une double crise : il y a eu la crise évidemment économique, celle que l'on a connue, celle que l'on a commentée, et évidemment la crise du disque, avec les ventes de disques qui continuent de s'effondrer, semestre après semestre...
Nous sommes, depuis plusieurs années, dans un état de perplexité, de frustration, parce que ça fait dix ans qu'aucune mesure concrète, précise, ne voit le jour, que l'on constate simplement la dégradation économique du marché phonographique, sans possibilité de compensation par le développement du digital, et une frilosité de l'ensemble des pouvoirs publics sur l'approche que l'on peut avoir des responsabilités des uns et des autres, fournisseurs d'accès, intermédiaires techniques, consommateurs, et ayants droit. Au bout du compte, ce sont toujours les ayants droit, qui depuis 10 ans paient la note.
Tout de même, vous êtes le président de la Sacem, il y a quand même une différence entre l'édition 2009 et celle qui va démarrer dans quelques jours à Cannes, édition du Midem. Vous dites qu'il n'y a pas de mesure concrète depuis dix ans et une frilosité des pouvoirs publics et politiques. La loi Hadopi existe... Evidemment elle a été votée dans les conditions que l'on connait, avec beaucoup de difficultés, mais elle est opérationnelle ?
La loi a été adoptée, elle va commencer à se mettre en place dans les mois qui viennent, elle n'est pas encore opérationnelle, et pendant tout ce temps, on a constaté une très forte dégradation. C'est naturellement un espoir que nous avons. Après, est-ce que l'impact psychologique sera au rendez-vous par rapport à une pratique, de dix ans maintenant, de gratuité et d'échanges illicites, ce n'est pas simple de modifier les comportements et habitudes qui ont pu être pris, donc on verra.
Ce n'est pas simple mais est-ce que vous y croyez ? Est-ce que vous avez des espoirs dans cette loi ou vous dites que finalement on a tellement usé et abusé de la gratuité que Hadopi ou pas ça sera la même chose ? Ce n'est pas votre sentiment ?
Nous y croyons et c'est la raison pour laquelle nous l'avons soutenue, et dans le même temps, nous attendons de voir sur pièce et sur place, ce que seront au cours des mois les évolutions, de manière à faire en sorte que si les résultats ne sont pas là, si le pari n'est pas réalisé, il faudra prendre des mesures économiques plus complètes. On aurait souhaité qu'elles puissent être déjà prises dans le cadre de la mission Zelnik, un certain nombre de mesures positives ont été envisagées, qui restent aussi autant de formes de paris et de projets non réalisés. Donc il va falloir voir si tout ça se met en place, mais les délais sont maintenant des délais courts.
Chiffre révélateur que l'on va encore rappeler, il y a eu aujourd'hui la publication par le Snep des chiffres des ventes de 2009 : en six ans, l'industrie musicale en France a vu son marché divisé par deux, avec une perte de presque un milliard d'euros. Un recul semestre après semestre. Comment enrayer la chute ?
Nous avons exactement la même évolution lorsque l'on regarde les chiffres très précisément. J'essaie de voir des chiffres aussi responsables et raisonnables que possible. Quand je conjugue, c'est-à-dire que j'additionne les droits d'auteur provenant de l'ensemble des ventes de phonographes, CD et DVD, de la fameuse redevance pour copie privée, que l'on nous renvoie en nous disant qu'une compensation est arrivée, et de l'ensemble des droits qui proviennent d'Internet et de la téléphonie mobile, nous percevions à la Sacem en 2003, 200 millions d'euros. Nous allons être sur ces trois secteurs additionnés en 2008 à un peu plus de 150 millions d'euros, et nous anticipons dans notre business plan, pour 2012 d'être au mieux à 134 et au pire à 120 millions d'euros. C'est-à-dire que ce sont des dizaines de millions d'euros qui se sont évaporés aujourd'hui, qui, quelque part, se retrouvent d'une manière ou d'une autre dans les poches de certains, que ce soit en termes d'abonnements pour les FAI, en termes de publicités pour des opérateurs techniques, ou de pouvoir d'achat chez le consommateur, qui l'a transféré vers d'autres usages, mais au bout du compte c'est nous qui payons.
La part du digital par rapport aux ventes physiques, on en est à combien actuellement en France ?
Elle est aujourd'hui inférieure à 10 % pour nous, elle est de 7 ou 8 %, et globalement, sur l'ensemble des droits d'auteur perçus par la Sacem, tous secteurs confondus, c'est-à-dire les médias, les concerts, les hôtels, les bars, les restaurants, le phono, CD, DVD, Internet, etc. et ce qui nous revient de l'étranger, puisqu'il y a des droits qui sont perçus à l'étranger, c'est 1 %.
Comment rentabiliser cette musique en ligne, ce support virtuel, digital, que ce soit sur Internet ou sur téléphone mobile ?
La vraie question depuis l'origine c'est l'impossibilité chronique pour tout service de musique en ligne, quelle que soit sa forme, ce que l'on appelle le streaming comme Deezer, Spotify ou autres, ou que ce soit les services de musique à la demande comme Fnac, Virgin, iTunes, ou autres, tous sont confrontés à une concurrence tout à fait déloyale qui est la gratuité des échanges illicites. Comment voulez-vous qu'un service de musique en ligne arrive à se développer, à se pérenniser s'il est confronté à une concurrence de ce type ?
On a parlé d'Hadopi précédemment avec vous, avec donc quelques espoirs quand même, malgré tout, de votre part. Il y a eu également la question de la rétribution des créateurs, des artistes, avec la mission Zelnik. Rapport remis au début du mois de janvier, qui préconise entre autres la mise en place d'une gestion collective obligatoire des droits perçus par les artistes interprètes et les producteurs, pour la mise à la disposition de leur catalogue sur les sites de streaming, les sites de téléchargement. Actuellement, on rappelle que chaque maison de disques négocie individuellement avec chaque site les conditions, les tarifs, pour la mise à disposition de son catalogue. Est-ce que vous êtes favorable à imposer une gestion collective des droits sur le téléchargement et le streaming ?
C'est un débat un peu complexe parce qu'il faut comprendre ce qu'est le droit d'auteur. La Sacem est une société de gestion collective, qui depuis 1850, gère collectivement, sous le contrôle et avec l'administration des auteurs, compositeurs et éditeurs, leurs droits. Donc nous sommes, nous qui représentons les droits d'auteur, dans une formule de gestion collective depuis toujours. En revanche, ce système s'applique pour vous radio, pour ce que l'on appelle les droits voisins, c'est-à-dire les producteurs de disques et les artistes interprètes, parce que vous avez une licence légale, qui vous permet là aussi, non pas dans un accord avec les sociétés de gestion collective, mais par la loi, de puiser sur les enregistrements faits par les producteurs de disques, et il y a une rémunération équitable qui compense. Ce n'est pas le cas sur Internet, donc un certain nombre de radios en ligne souhaiteraient avoir le même système que dans le cadre analogique, de manière à se dire qu'ils peuvent facilement accéder à tout le répertoire. Sur le plan fondamental de la gestion collective, on y est naturellement favorable, puisque nous sommes une société de gestion collective, mais le problème qui se pose là, est un problème qui concerne les producteurs et les artistes interprètes qui sont sous contrat avec eux, et c'est une proposition qui a été faite par les artistes interprètes, en estimant que premièrement elle répondait sans doute à une demande des exploitants, et deuxièmement qu'elle pouvait assurer une plus grande transparence dans les flux de revenus entre producteurs et artistes interprètes.
Donc pourquoi pas, c'est ce que vous nous dites ?
Nous n'avons pas de religion là-dessus, je ne prendrai pas parti, mais la gestion collective pour nous, pour les auteurs compositeurs, a toujours été aussi utile pour les exploitants que favorable aux auteurs compositeurs.
Vous nous disiez tout à l'heure que vous alliez rencontrer à Cannes des professionnels étrangers. Quel est le bon modèle à l'international de la rétribution des droits d'auteur et de la protection justement de ce modèle encore payant ?
Aujourd'hui, je ne sais pas ce qu'est le bon modèle puisque vous avez, du fait de la gratuité, des aspirations différentes pour les consommateurs. Vous les avez vus se précipiter sur les services marchands de type iTunes, et aujourd'hui il y a une grande appétence pour les Deezer, Spotify, le streaming. Ces sites de streaming qui n'arrivent pas à trouver d'équilibre économique et qui vont vers des formules d'abonnements payants, dans tous les cas, des formules d'abonnements payants qui jusqu'à présent, lorsqu'elles existaient, et on l'a d'ailleurs vu en téléphonie mobile, n'ont pas pu trouver d'équilibre parce qu'elles n'ont pas rencontré leur public, on est toujours dans cet état de concurrence déloyale avec la gratuité, qui interdit à un modèle légal de se mettre en place
Merci quand même, en 2009, à tous les gens de la pop, Michael Jackson et les Beatles, qui ont réussi finalement à sauver, à limiter la casse pour les ventes de disques et la rétribution des droits d'auteur ?
Oui et non. Oui parce que dans les chiffres globaux, et nous on le voit bien du côté de la Sacem, on se rend compte que sur le spectacle vivant, vous avez quelques grandes tournées de grandes stars, qui remplissent des stades, et vous vous dites que globalement les droits d'auteur fonctionnent bien. Quelle est la réalité aujourd'hui de la consommation et des chiffres d'affaires concernant les artistes plus modestes, dans des salles ou des lieux de spectacles plus réduits ? Il y a aujourd'hui un transfert, et y compris du budget sur le prix des places, vers les grandes stars, ce qui ne rend pas nécessairement service aux auteurs plus modestes et ne leur permet pas forcément d'y trouver leur compte.
Il y a eu des jeunes artistes dont on a reporté les contrats éventuellement en 2009 compte tenu de ce contexte ?
Il est clair que le nombre de contrats signés est inférieur au nombre de contrats rendus aujourd'hui, ce qui est le signe d'une crise de la musique.
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