Stéphane Soumier : Jean-Baptiste Descroix-Vernier, vous êtes le patron de Rentabiliweb [maison mère de Mailorama, la société à l’origine du projet de distribution d’argent à Paris le 14 novembre, NDLR] Ça y est, tout le monde vous connaît ?
Jean-Baptiste Descroix-Vernier : Ce n'était pas forcément le but poursuivi.
Vous assumez ce qu'il s'est passé samedi dans les rues de Paris ?
Je suis effondré. J'ai vu les images sur Internet, j'ai vu le déchaînement de violence insupportable, j'ai vu des gens qui se sont fait sauvagement frapper. Je pense à eux et je suis effondré.
Est-ce que vous êtes responsable de cela ?
Bien sûr, tout président d'un groupe porte une responsabilité dans ce que font les filiales de ce groupe et les sociétés dans lesquelles il prend une participation. Je ne suis pas le dirigeant de Mailorama, mais j'assume complètement.
Mailorama, c'est la société qui est vraiment à l'origine immédiate de cette histoire ?
Voilà, c'est une filiale du groupe que je dirige. J'assume complètement la responsabilité là-dessus, c'est une erreur. Ce type d'opération ne doit pas être monté en France. J'ai donné des ordres très précis : dans aucune des sociétés dans lesquelles nous avons pris des participations ce type d'opération ne sera remonté. C'était vraiment une erreur colossale. Cela aurait pu très mal tourner. Les gens sont venus avec des machettes, il y avait des bandes armées, cela aurait pu être une catastrophe.
Est-ce que vous avez, à un moment ou à un autre, donné l'autorisation de faire cela ?
Je ne l'ai pas interdit. Je ne veux pas me désolidariser de mes équipes, j'assume les choses, je suis président d'un groupe. Je crois qu'il faut le faire avec dignité, avec responsabilité. Je ne licencierai personne, il n'y aura pas de sanction non plus dans mon groupe, je ne suis pas un adepte de l'acharnement sur les salariés. C'était une erreur, et on saura faire notre mea culpa. Je ne suis pas certain que l'on soit les seuls à devoir le faire, mais nous saurons le faire.
Vous ne voulez pas entrer dans le détail de l'histoire parce que cela pourrait donner l'impression que vous voulez amoindrir votre responsabilité, or vous ne le voulez pas. C'est l'idée ?
C'est cela, je ne le souhaite pas.
Le problème, c'est tout ce qui est diffusé depuis samedi sur l'économie d’Internet d'une manière générale. Est-ce qu'aujourd'hui la provocation vous semble nécessaire pour émerger ?
Non, il faut être très clair là-dessus, votre question est très importante : aucune opération commerciale, quel que soit l'enjeu financier, quel que soit le montant d'argent à gagner, ne vaut que l'on mette la vie humaine en danger.
Bien sûr, mais il reste que vous avez une envie de provoquer.
Non, la provocation pour la provocation, ce n'est pas une bonne stratégie. Rentabiliweb, c’est une société, un groupe, des filiales qui fonctionnent très bien, qui font de très bons bénéfices, de beaux chiffres d'affaires – les bilans sont excellents depuis de nombreuses années –, qui traversent. On n’a pas besoin de provocation, c'était une erreur, on assume.
Avant cela, il y avait eu Faismesdevoirs.com : c'était de la provocation ?
Ce n'était pas Rentabiliweb.
C'était Stéphane Boukris [responsable du marketing de Mailorama, NDLR]qui était à l'origine du projet, et vous l'avez embauché dans la foulée...
Je l'ai embauché parce que je pensais que c'était mieux. Ce genre de gamin a besoin d'être cadré. Je suis terrifié, il reçoit des menaces de mort, des messages antisémites, et il ne mérite pas cela. Après, est-ce que c'était très opportun de lancer cette opération, je pense que non, il ne fallait pas le faire, mais je ne le licencierai pas, le bras vengeur des patrons sur les salariés n'a jamais été mon truc.
Rentabiliweb, c’est aujourd'hui dix-sept filiales, c'est cela ?
Entre quinze et dix-sept filiales, dans six ou sept pays différents.
Il faut quand même en garder le contrôle...
Bien sûr, tout président doit garder le contrôle. Là aussi, en interne, on saura faire le mea culpa et prendre les décisions qui s'imposent.
Est-ce que cela veut dire par exemple faire moins confiance à des « gamins » ?
Internet est un milieu jeune, dans lequel il faut aussi apporter de la maturité. Les plus vulgaires dans toute cette affaire n'ont finalement pas été les internautes, c'était beaucoup plus élevé. Ce n'est pas la jungle, il faut mettre de la maturité, de vraies sociétés qui aient de vrais business models. Une des filiales d'une de ces sociétés a ici fait une erreur.
Mais une grande partie de votre business model serait fait aujourd'hui sur des sites de charme, des sites pornographiques. Un groupe coté, DreamNex, dit qu'il n'y a pas de problème et que c'est parfaitement légal. Est-ce qu'aujourd'hui vous tirez de cette activité une partie de votre chiffre d'affaires ?
Oui, tout à fait, et de manière assumée, mais c’est une petite partie.
Quelle partie ?
D'abord, ce n'est pas une activité historique, c'est une société que l'on a rachetée pour des activités de rencontres et non pas de marché adulte, en 2007, c'est assez récent. Ensuite, elle disposait historiquement de beaucoup de sites pour adultes. Ils ont été revendus quatre ou cinq mois plus tard et on en a gardé cinq ou sept.
Ces cinq ou sept, cette année, vont représenter, sur plusieurs dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires, entre 8 et 10, peut-être 11 ou 12 millions au grand maximum. C'est comme si vous compariez Canal+ à une chaîne porno, alors que Canal+ a une grille globale de divertissements, une partie gratuite, une partie payante, du sport, des émissions, etc. Chez Rentabiliweb, on essaie de reproduire ce schéma sur Internet. Il faut raison garder, c'est tout, cela ne va pas plus loin.
Je me demande si on ne vous fait pas payer votre anticonformisme.
Certainement.
Vous le sentez ainsi ? Même Xavier Niel est en costume-cravate maintenant.
Cela n'enlève rien à son talent. Si c'était le cas pour moi, j'en serais vraiment consterné pour mes équipes, parce qu'on a des produits qui sont de qualité, on a de très bons partenaires, c'est une société qui est très sérieuse, qui agrège et qui prend des participations dans des sociétés très sérieuses, et si le look du président du groupe, de l'actionnaire principal de toute cette société était une exigence, j'en serais vraiment consterné.
Autour de vous, il y a des noms prestigieux, c'est aussi ce qui a fait monter la sauce ?
Oui, bien sûr.
Est-ce que l'un de ces noms prestigieux vous a appelé ?
Bien sûr. J'ai la solidarité des partenaires de Rentabiliweb, des annonceurs, de toutes nos filiales, de ceux qui travaillent avec le groupe en micropaiement et même de ceux qui travaillent avec Mailorama. C'est une erreur émanant d'une vraie belle société, mais c'est une erreur colossale à ne jamais refaire.
Et que vous assumez complètement.
Oui, il le faut.

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