Grégoire Favet : Bonjour Marc Touati. On attend beaucoup de chiffres cette semaine en matière d’inflation mais surtout en matière de croissance dans la zone euro.
Marc Touati : Oui, et on va malheureusement avoir la confirmation que le PIB de la zone euro a bien baissé au deuxième trimestre. Selon moi, il a baissé de 0,3 % environ. Jean-Claude Trichet a d’ailleurs reconnu la semaine dernière que les résultats allaient être plus mauvais que ce qu’il avait prévu. En Allemagne, la baisse du PIB devrait être de 0,8 % environ et l’on sait déjà qu’en Italie il a baissé de 0,3 %. Et même pour la France, dont on aura les chiffres jeudi prochain [cette interview a été réalisée le 11 août 2008, NDLR], on risque d’avoir une baisse du PIB de 0,1 % environ. On voit que l’euro a pas mal baissé la semaine dernière et cela devrait continuer, car les marchés ont enfin compris que la zone euro n’est pas une terre de croissance forte, ni hier ni aujourd’hui ni même demain, et qu’un euro trop fort avec des taux d’intérêt qui augmentent, c’est très dangereux et surtout très coûteux.
Justement, faut-il voir ce
rééquilibrage sur le front des devises, et mécaniquement derrière sur le front
du pétrole, comme un élément rassurant pour l’avenir ou inquiétant en tant que
reflet d’un ralentissement généralisé ?
C’est le
reflet du ralentissement généralisé dans la zone euro, alors que les choses
redémarrent doucement aux Etats-Unis, mais c’est vrai que c’est plutôt une
bonne nouvelle pour l’avenir car, si l’euro recule par rapport au dollar, avec
mécaniquement, vous l’avez bien dit, un pétrole qui baisse, il y aura bien sûr
une amélioration de la conjoncture. Mais attention, pas avant six à neuf mois,
car c’est le délai nécessaire pour que ce type de mouvements, sur les devises
ou sur les taux d’intérêt, agisse sur l’activité. C’est la raison pour laquelle
j’avais lancé le « StopTrichet.com ». Ce n’était pas pour le plaisir mais parce
qu’il y avait un vrai danger à ne pas baisser les taux d’intérêt et, en plus, à
les augmenter. Donc même si on baissait les taux d’intérêt demain et que l’euro
continuait de baisser, on ne tirerait les bénéfices de tout cela que début 2009,
voire plus probablement au printemps prochain. Il faut donc se préparer à vivre
plusieurs mois encore de croissance molle voire de baisse du PIB, avec évidemment
des conséquences en termes d’emploi et de mouvements sociaux. Tout cela,
malheureusement, on le savait depuis des mois. Nos dirigeants monétaires ont
refusé de l’admettre et maintenant il faut payer la facture.
Cela veut dire qu’il va falloir
garder la tête froide pendant encore plusieurs mois ?
Oui, surtout
chez nous. Aux Etats-Unis, bien qu'il n'y ait pas encore une croissance très
forte, ils ont déjà évité la grave récession que certains avaient annoncée, et
aujourd’hui leur conjoncture s’améliore progressivement. Leur croissance est
assez appréciable au deuxième trimestre et elle sera encore meilleure au
troisième trimestre. Cela va permettre aux marchés boursiers de se redresser
progressivement, même s’il y aura encore beaucoup de volatilité, car on n’est
pas maître de certaines choses comme un cyclone dans le golfe du Mexique ou ce
qui pourrait se passer en Iran. Mais la tendance est globalement bonne
outre-Atlantique. En revanche, chez nous, il faut se préparer à vivre une
rentrée assez difficile, et cela va durer jusqu’à la fin de l’année lorsque, la
BCE finira par comprendre qu'il faut baisser les taux. L’euro sera alors
probablement aux environs de 1,40 dollars. En fait on réédite la même erreur
qu’en 1995 ou en 2002. On nous dit à chaque fois que l’Europe va bien, qu’il
n’est pas nécessaire de baisser les taux d’intérêt. Cela fait froid dans le dos
car selon mes modèles on pourrait avoir une croissance inférieure à 1 % en
2009.
Le pire est donc encore à venir ?
Oui, je
pense que dans la zone euro et en France le pire est encore à venir, avec des
impacts en termes d’emploi, donc de revenus, donc de pouvoir d’achat. C’est là
qu’est la pire difficulté. Mais fort heureusement pour les marchés boursiers,
lorsque le dollar s’apprécie et que le baril de pétrole baisse, c’est plutôt
une bonne tendance. Malheureusement, de notre côté, on va devoir également
subir le dégonflement de la bulle immobilière, qui aura pas mal de
conséquences.
Vous pensez qu’il y aura un délai
assez long avant que l’amélioration de la conjoncture américaine vienne soutenir
l’économie européenne ?
Oui cela va
prendre du temps. De la même façon que, lorsque cela ralentit, cela prend un
peu de temps avant qu’il y ait un impact dans la zone euro. Lorsque cela
redémarre, cela prend même plus de temps. Si on se souvient de la dernière fois
où c’est arrivé, c’était en 2002-2003, l’économie américaine redémarrait, et
nous, nous avons dû attendre 2006. Le problème est là. Si on redémarre en 2009
ce ne sera déjà pas mal. Pourtant tous les économistes et les dirigeants
monétaires le savent, un faisceau de politique monétaire prend six à neuf mois
pour agir sur l’activité, donc si on tarde à agir on à des effets qui peuvent
être très longs. Et moi c’est contre cela que je lutte. Ce mépris que l’on a à
l’égard des entreprises et des ménages qui malheureusement vont souffrir à
cause de ce ralentissement que l’on aurait pu anticiper. Moi je l’ai fait et
pourtant je ne suis pas devin, je n’ai pas de boule de cristal. J’ai simplement
regardé les indicateurs économiques de la zone euro il y a six mois, et on
voyait déjà qu’on allait inévitablement vers un très fort ralentissement, voire
une récession. Mais on s’est voilé la face et on a appliqué la méthode Coué
comme d’habitude, et maintenant on doit payer la facture. Il faut absolument
arrêter cette politique rétrograde.
Une bonne politique économique ou
budgétaire, c’est une politique qui regarde vers l’avenir. En fait, on a perdu
sur les deux tableaux, c'est-à-dire que l’on a de l’inflation et qu'en plus on
n’a pas de croissance. Je ne vois donc pas ce que l’on a gagné avec cette
politique économique. Et là on touche un problème beaucoup plus profond qui est
celui de la zone euro au sens large. On a évidement bien fait de la créer, mais
on a oublié qu’elle ne pouvait bien fonctionner que si c’est une zone monétaire
optimale, c'est-à-dire une zone harmonisée aux points de vue fiscal,
règlementaire et budgétaire. Mais cela on l’a oublié, et on est à présent
bloqué avec une croissance durablement molle, voire une récession qui a peut-être
même commencé dès le deuxième trimestre.
Pour terminer et pour revenir sur les
estimations de croissance dans la zone euro au deuxième trimestre, que l’on va connaître
cette semaine, est-ce que l’on va voir des pays qui étaient jugés comme de
mauvais élèves devenir finalement les bons élèves aujourd’hui ?
Malheureusement
non. Comme en Allemagne on a eu une croissance très forte au premier trimestre,
cela va être très négatif au deuxième trimestre avec une baisse de 0,8 % à peu
près. En France on avait une croissance trois fois inférieure à celle de
l’Allemagne au premier trimestre, pour le deuxième on aura seulement une baisse
de 0,1 %. Alors évidement la France est « moins mal » que les autres,
mais cela n’est pas réconfortant puisque, en glissement annuel, on aura une
croissance qui restera faible. Je crois que c’est le contraire : il reste de
bons élèves, comme l’Espagne et l’Irlande, qui commencent d’ailleurs à
souffrir, et de mauvais élèves, comme le Portugal et la France.
Finalement les positions de Marc
Touati et de Jean-Claude Trichet sont en train de converger avec probablement
un mouvement monétaire à la baisse ?
Oui, mais je
suis à la fois satisfait et triste. Satisfait parce que Jean-Claude Trichet, sans
vraiment le dire, reconnaît finalement qu’il a fait une erreur, et triste car
tout ce qui nous arrive aujourd’hui aurait pu être évité.


