Stéphane Soumier : On se pose tous la question depuis maintenant six semaines que le processus [du Grenelle des ondes] est lancé, les antennes-relais des téléphones portables sont-elles dangereuses ?
Chantal Jouanno : Il faut bien distinguer les deux sujets. S'agissant des téléphones portables, l'Afsset, l’Agence française de sécurité sanitaire, avait déjà clairement dit en 2005 qu'il y avait des incertitudes, notamment pour les enfants, qui sont en phase de développement.
Et pour les antennes-relais ?
S’il n’y a pas de téléphones, il n’y a pas d'antennes, donc il faut commencer par parler des téléphones. Sur ce point, il y a un risque, du moins un doute. En revanche, s'agissant des antennes, à l'issue de cette table ronde, personne n'a pu conclure qu'il y avait un risque. Il y a donc deux cas très distincts, les téléphones portables d'un côté et les antennes de l'autre.
Cela veut dire que l'on a pris le problème par le mauvais bout, puisqu'au départ ce sont les antennes qui ont amené l'ensemble de cette consultation que vous avez appelée alors que la justice commençait à se prononcer ? C'était cela, votre problème, vous ne vouliez pas que le dossier soit laissé entre les mains des tribunaux, avec des décisions qui pouvaient être contradictoires ?
Absolument. S'agissant des décisions des tribunaux, elles n'étaient pas fondées sur le principe de précaution mais sur le trouble de voisinage. En d'autres termes, c'est l'inquiétude créée par la présence d'une antenne à côté de chez vous qui était utilisée par le juge pour demander le retrait de celle-ci. Ce n'est donc pas un principe de précaution.
On part de cette réalité, avec un besoin qui est le téléphone portable, qui est un progrès pour tout le monde. En revanche, c'est le rôle de l'Etat de prendre des mesures pour éviter que le portable devienne un risque. Sur la question des enfants, on peut appliquer le principe de précaution, parce que, si demain il se confirme que le téléphone entraîne vraiment un énorme risque pour les enfants, on le regrettera tous.
Cela veut dire interdire le portable avant 12 ans ?
Cela veut dire : pas de portable au moins jusqu'au collège. Après, une fois que l'enfant est au collège, il est vrai que les parents ont toujours envie de savoir où il est, de pouvoir le joindre, et qu’il y a donc aussi une vraie demande sociale.
Comment est-ce qu'on met cela en œuvre ? Par un partenariat avec les opérateurs ? Une décision réglementaire ?
Au minimum, il s’agit d’interdire le téléphone portable dans les écoles [primaires]. Après, les parents doivent prendre leurs responsabilités, mais les parents ne sont pas des gens inconscients.
Cela va passer par l'information ?
Cela passe par l'interdiction dans les écoles, par l'information évidemment et aussi, ensuite, par une offre dite sécurisée : un téléphone que l’on ne peut pas utiliser sans oreillette. Ne pas avoir le téléphone collé à l'oreille protège le cerveau.
Et les opérateurs sont favorables à l'ensemble de ces mesures telles que vous les définissez aujourd'hui ?
Ils ne sautent pas de joie, bien évidemment, mais c'est ça ou la multiplication des procès, donc il faut bien avancer sur le sujet. Par ailleurs, j'insiste lourdement, mais, en ce qui concerne la santé des enfants, quand l’Afsset dit qu'il y a un doute sur le téléphone pour les enfants, on ne rigole pas.
Cela devrait être efficace et, à la limite, suffire auprès de tous les parents... En ce qui concerne les antennes ? J'insiste là-dessus : on a des associations qui demandent une baisse des niveaux d'émission des antennes et des opérateurs qui répondent que, dans ce cas-là, il faudra multiplier les antennes. Les troubles de voisinage se multiplient, et cela va forcément se ressentir sur nos factures aussi. Comment est-ce que vous arbitrez cela ?
S'agissant des antennes, premier point, on attend pour le mois de septembre une nouvelle étude de l'Afsset qui concerne spécifiquement cette question. On y verra donc plus clair à ce moment-là.
Deuxième point, effectivement, les associations nous disent qu'après tout on peut quand même baisser les valeurs d'émission des antennes. C'est techniquement possible, il y a de la marge, donc, après tout, pourquoi ne pas expérimenter cette baisse, au moins jusqu'à ce qu'on ait l'étude en septembre. D'abord on modélise, c'est-à-dire que l’on considère en théorie ce que cela donnerait si l’on baissait les émissions des antennes, combien il faudrait d'antennes supplémentaires, et, ensuite, on expérimente dans des villes. Il y a des villes qui sont volontaires pour cette expérience, comme par exemple Courbevoie, dans les Hauts-de-Seine. On expérimente et on voit ce que cela donne.
Mais qui paie à l’arrivée ? C'est le consommateur ?
L'opérateur.
L'opérateur, donc le consommateur, forcément ?
Non, parce que, par définition, l'opérateur a suffisamment de marge pour pouvoir l’assumer cela. Cela coûte beaucoup plus cher à l'opérateur quand il lui faut retirer ses antennes.
C'est ce que vous allez leur dire, qu'ils ont suffisamment de marge aujourd'hui pour assumer une multiplication des antennes ? C'est votre conviction ?
Bien sûr.
Aujourd'hui, on sent quand même que le taux d'équipement du pays est freiné par ces décisions judiciaires et par ces incertitudes. Est-ce que cela vous inquiète un peu ?
Aujourd'hui, on a une couverture qui est relativement correcte mais, effectivement, on voit bien que, même s'il n'y a pas un moratoire de fait sur les installations d'antennes, elles sont extrêmement freinées. Il faut donc apporter des réponses claires. Après, on nous dit que, d’un point de vue scientifique, il n'y a pas de problème avec les antennes. Certes, mais la réalité, c'est que l'on est dans une démocratie, et, dans une démocratie, ce qui compte, c'est l'opinion publique. Il faut donc apporter des réponses à cette opinion. Si c'est techniquement possible, on le fait.
C'est donc un problème social et non pas un problème scientifique ou économique ?
S'agissant des antennes, c'est un problème qui n'est pas scientifique.
Vous vous rendez compte de la question qui se pose derrière, et que posait Yves de Kerdrel, sur le principe de précaution : à partir du moment où ce principe est insaisissable, parce qu'on ne sait pas comment l'opinion publique va réagir à telle ou telle innovation, comment est-ce que les industriels peuvent prendre des risques avec des innovations techniques et technologiques aujourd'hui ?
Il ne faut pas se tromper sur le principe de précaution aujourd'hui. Déjà, on n'a pas d'exemple concret d'une innovation qui ait été arrêtée ou freinée par le principe de précaution, c'est un premier élément très important.
Il y a les OGM.
Les OGM ne sont pas arrêtés au nom du principe de précaution : le seul OGM qui était cultivé en France a été arrêté parce que l’on avait des doutes sur son impact environnemental et que l’on ne voyait absolument pas ses bénéfices pour notre pays. Les agriculteurs qui l'utilisaient étaient obligés de prendre les produits de Monsanto qui vont avec, ils ne pouvaient pas réutiliser les semences parce qu’elles sont stériles.
Vous avez donc d'un côté un problème environnemental et, de l'autre, une absence de bénéfice pour notre pays. Ce n'est donc pas le principe de précaution. On fait dire tout et n'importe quoi à ce pauvre principe de précaution. En revanche, s'agissant des enfants, je ne vois pas qui me dira que l'on a tort.
La question est de savoir si vous tenez entre vos mains aujourd'hui l’innovation industrielle. Est-ce que vous avez le sentiment que, au nom du principe de précaution et au nom de l'ensemble des tensions sociales qui pourraient naître autour de l'innovation industrielle, vous avez une responsabilité colossale ?
On a une responsabilité collective avec l'ensemble des acteurs du secteur pour ce qui est de la transparence. Ce qui fait débat aujourd'hui, c'est le manque de transparence : les gens ont le sentiment, quand une antenne est installée à côté de chez eux, sans qu’ils l’aient demandée, sans qu’ils soient mis au courant, qu'ils ne connaissent pas les risques liés à cette antenne.
C'est vraiment le problème de la transparence et le problème de l'expertise dite contradictoire : vous avez une multiplication d'études, l'une vous dit blanc et l'autre vous dit noir, et il faut mettre ensemble les experts pour qu'ils se mettent d'accord.
Et là, seul l'Etat peut arbitrer ?
L’Etat, comme lors de la table ronde sur les ondes, offre un cadre, il met tout le monde autour de la table. Là où Yves de Kerdrel se trompe, c'est que l'Etat n'a pas tranché, il a dit aux acteurs autour de la table de trouver des compromis et des consensus.
Ils ne les ont pas trouvés.
Si, ils en ont trouvé certains, sur la transparence.
Mais pas sur la baisse des émissions ?
Sur la baisse des émissions, ils n'en ont pas trouvé, mais ils ne le pouvaient pas parce qu'on est dans l'attente de cette étude qui arrive en septembre. De toute façon, cette table ronde n'est pas définitivement terminée. Par définition, en octobre, il faudra que l'on se retrouve pour tirer les conclusions de l'étude de l'Afsset.

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