Stéphane Soumier: Vous étudiez les techniques et les méthodes de management. Vous avez vu chez Barack Obama des choses radicalement nouvelles. Il y a un style «management» de Barack Obama?
Laurent Buratti: Oui, on pourrait dire que Barack Obama exemplifie un peu un style de dirigeant que l’on voit de plus en plus émerger dans les grands groupes, des dirigeants qui combinent des qualités un peu contradictoires, en tout cas rarement vues ensemble, c'est-à-dire une forte humilité personnelle – ce ne sont pas des leaders charismatiques à paillettes – et en même temps une forte ambition pour leur organisation ou pour leur pays.
Cette «forte humilité» est-elle réelle ou est-ce seulement une image?
Justement, ses détracteurs diront que c’est une image qu’il veut se construire, parce que, aujourd’hui, chaque homme politique, chaque leader d’ailleurs, doit construire son image à travers sa politique de communication, à travers son style. Moi, je pense que c’est une réelle humilité, parce que c’est un homme de réalisations, quelqu’un qui veut vraiment changer les choses. Pour changer les choses, il ne faut pas être seul, et, comme dit un proverbe japonais: «Le clou qui dépasse appelle le marteau.» Il vaut mieux être parmi les autres que seul devant.
J'imagine que c’est difficile pour un manager d’entendre que «le clou qui dépasse appelle le marteau», mais c’est la première leçon, c'est-à-dire qu’il faut que l’on réfléchisse tous à cela: on peut dégager une image d’humilité et néanmoins insuffler de l’ambition à ses équipes. Les deux ne sont pas contradictoires, Barack Obama est en train de nous le démontrer.
Oui, notamment quand l’environnement est complexe, quand vous faites face à une crise, quand vous n’avez pas la solution, il vaut mieux être plusieurs que tout seul et, pour être plusieurs, il faut responsabiliser votre équipe. Pour responsabiliser votre équipe, il faut prendre une posture de leader serviteur, c'est-à-dire être au service de votre organisation et de votre équipe plutôt que l’inverse.
Justement, s'agissant de son équipe, on parle aujourd’hui de kilotonnes de matière grise, on nous dit que c’est l’équipe la plus intelligente qui ait jamais investi la Maison Blanche depuis des années. Equipe intelligente, mais équipe de caractériels. Pour prendre Hillary Clinton comme secrétaire d'Etat, il faut un sacré culot. Ça aussi, c’est une démonstration de force managériale?
Pour moi, oui, et c’est remarquable. Pour faire cela, il faut être d’ailleurs suffisamment sûr de soi pour ne pas avoir peur d’affronter des personnalités aussi fortes, voire rebelles, qui vont forcément s’opposer à vous.
Derrière cela, il y a aussi la nécessité de rassembler toutes les informations et toutes les connaissances dont vous avez besoin pour régler la situation concrètement, parce que cette équipe est probablement la plus à même de faire face à la situation, mais cela veut dire que vous n’allez pas être la seule personnalité à se mettre en avant, il y aura des problèmes à gérer, et ils seront gérés.
S’il fallait envoyer un signe de confiance en soi, c'est ce qu'a fait Barack Obama le jour où il a nommé Hillary Clinton?
Exactement. Là, vous êtes dans le vrai, vous n’êtes pas dans le cinéma, parce que, après, il va falloir gérer Hillary Clinton dans l’équipe, et il n’a pas peur de le faire.
J’ai été frappé par Timothy Geithner, le secrétaire au Trésor, qui a des casseroles. Tout de suite, à la minute où les casseroles sont sorties, Barack Obama a dit qu’il restait à côté de lui, qu’il le soutenait. Etonnant...
Oui, une des grandes caractéristiques de ce type de leader, c’est probablement de soutenir ses équipes et de mettre chacun en condition pour donner le meilleur de lui-même. C'est être donc un leader qui pousse plutôt qu’un leader qui tire.
Il doit déjà avoir intégré l’idée qu’il va décevoir. Est-ce que vous avez senti cela? Est-ce qu’il est normal, pour un manager, d'y réfléchir?
Si l’on voit un peu plus loin que le bout de son nez, on sait que les difficultés vont se rappeler à nous et que, fatalement, il faudra gérer la déception. Ce qui est important, c’est que, face à la déception, les gens continuent de se mettre en mouvement. Je pense qu’un leader tel que lui doit faire en sorte que chacun soit en action au moment où les difficultés se présentent.
Mettre les gens en action quand vous avez un capital confiance comme le sien, c’est faisable, et chacun sait le faire, chaque manager un peu expérimenté sait le faire. En revanche, au moment où vont se poser les difficultés, c’est là que l’on verra si le système Obama est réellement performant.
Vous appelez aujourd’hui tous les managers de France à regarder comment bouge Barack Obama, comment il parle, comment il regarde? Il y a des leçons à prendre dans toutes les images que l’on va voir défiler à la télévision dans les heures qui viennent?
Et dans les mois qui viennent. On sait très bien que le management classique ne suffit plus aujourd’hui, et on cherche d’autres voies. Beaucoup de patrons s’interrogent, et je crois que Barack Obama est en train de nous proposer une nouvelle voie de management qui dépasse les clivages habituels. Regardons ce que cela va donner, et peut-être que cela inspirera beaucoup d’entre nous.

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