Fabrice Lundy : Dans son allocution ce matin, le Premier ministre indien explique que« le groupe derrière les attaques de Bombay est basé en dehors du pays ». Qu’est-ce que cela veut dire ?
Olivier Guillard : Déjà, j’ai trouvé que Manmohan Singh, une figure totalement respectée du gouvernement Indien, a été un peu rapide dans son analyse. Même si une petite dizaine de ces personnes armées ont été arrêtées par les autorités, la lumière n’est pas encore complètement faite sur cette affaire.
En définitive, il est assez simple, dans ce genre de configurations en Inde, de pointer le doigt très vite vers l’étranger, vers le Pakistan ici, alors que quelque chose de difficile s’y passe, et de la même manière qu’au Pakistan on a tendance à pointer le doigt vers l’Inde pour se justifier de ses incompétences.
C’est un groupe islamiste inconnu, les Mujahideen du Deccan, qui a revendiqué l’attaque d’hier soir. Le Deccan est un plateau qui couvre une grande partie du sud de l’Inde. Qui est ce groupe ?
Est-ce que ce groupe existe vraiment ? C’est un peu l’analyse que nous faisons dans la communauté d’observateurs de ces questions sécuritaires en Asie. Ce qui est fort probable, c’est que l’agenda de ce groupe ressemble fort à celui d’un autre groupe, qui s’appelle Indian Mujahideen et qui a fait parlé de lui ces derniers mois en perpétrant divers attentats, en étant impliqués dans diverses autres manifestations d’expression terroriste et qui fait partie de cette population musulmane indienne qui est très importante.
L’Inde, c’est 150 millions de musulmans à l’intérieur, ça en fait le quatrième Etat musulman de la planète. A l’intérieur de cette population, qui est extrêmement importante, qui se sent l’objet de certaines discriminations, probablement à raison, ils se sentent inspirés par les sirènes du fondamentalisme islamiste radical, tel qu’il s’exprime parfois au Pakistan, au Bengladesh ou en Afghanistan. Ce mouvement est probablement d’inspiration propre à cette communauté indienne musulmane. Il est possible aussi qu’ils bénéficient d’un certain concours, d’une certaine assistance, ou d’inspiration d’autres mouvements, en dehors du pays. C’est assez possible.
Ce n’est pas le premier attentat, depuis trois ans, l’Inde est frappée tous les trois mois par un attentat sérieux et sanglant. Le pays est-il confronté à un mouvement islamiste de plus en plus important ?
C’est un phénomène que nous avions un peu perdu de vue au profit de ce qui se passe chez certains de ses voisins, au Pakistan notamment, au Bengladesh également. L’Inde est traversée par divers mouvements du fondamentalisme religieux, et pas uniquement musulman, il y a aussi un extrémisme religieux chez les hindouistes, majoritaires dans ce pays aussi, peut-être par réaction à l’idée d’être la minorité, peut-être aussi en résonance à d’autres expressions de ce type présentes dans d’autres pays où la population musulmane est majoritaire. Il y a donc effectivement un mouvement fondamentalisme de fond, qui est plus important que ce qui était jusqu’alors, qui traverse l’Inde et qui produit aujourd’hui, dans le contexte particulièrement ténu que l’on voit à Bombay, le résultat.
Que veulent-ils exactement ?
Pour l’instant, nous n’avons pas le fax avec l’ensemble de leurs revendications, si tant est qu’elles soient structurées. Mujahideen voulait, au tout début de cette crise, que leurs frères ou compagnons d’armes soient libérés, on peut douter qu’ils le soient. En réalité, leur agenda doit être beaucoup plus large, il s’inscrit certainement dans une sorte de résonance avec diverses autres demandes émanant de groupe djihadistes ou terroristes islamistes de la région.
On peut prendre appui sur le fait qu’il ait été demandé aux résidents étrangers présents dans les hôtels, de nationalité britannique et américaine, qu’ils se mettent d’un côté, ça fait un peu résonance aux demandes qui émanent de certains groupes en Afghanistan ou au Pakistan pour dénoncer cette présence au sein de l’Otan. On ne peut pas ne pas faire le lien.
Dans ce contexte électoral, est-ce que l’on peut craindre un retour du nationalisme ou des vengeances contre la communauté musulmane ?
A chaque fois qu’il y a une mise en cause directe avérée impliquant des musulmans, qu’ils soient radicaux ou non, l’exercice de la vengeance ou de la répression ou du retour du bâton s’est exercé contre eux, dans des proportions souvent vraiment significatives. C’est donc une chose que l’on peut craindre effectivement.
Quid du dialogue entre l’Inde et le Pakistan dans ce contexte ?
Cela pourrait être une des victimes collatérales de cette nouvelle manifestation. C’est probablement aussi une des raisons qui font craindre les observateurs étrangers, car ce n’est pas un épiphénomène, ce n’est pas non plus tout à fait un «11-Septembre» à l’indienne. On va voir un refroidissement assez clair des relations entre l’Inde et le Pakistan, même si la culpabilité directe du Pakistan est à avérer, je suis persuadé que ce n’est pas directement voulu par les autorités. D
ans un contexte électoral, il faut trouver des boucs émissaires, il faut ressouder la population vers une bannière simple que l’on connaît, qui transforme les aspirations politiques. Pointer du doigt en direction de l’ennemi traditionnel ou héréditaire peut être une façon pour le Gouvernement d’assurer ses arrières politiques.

