Jean-Cyril Spinetta : « On continue de gagner des parts de marché »
La rédaction - Le Grand Journal - bfm, le 24/11/2008
Le président directeur général d’Air France KLM évoque les changements dans le transport aérien dus à la crise et la grève des pilotes.
Jean-Cyril Spinetta interrogé par Fabrice Lundy dans le Grand Journal, le 20 novembre 2008.
Jean-Cyril Spinetta, PDG d'Air France KLM
Fabrice Lundy : Au dernier trimestre d’Air France KLM, on voit le bénéfice d’exploitation chuter de 44%, 405 millions d’euros, à cause du coût du kérosène. Kérosène plus crise, vous vous montrez ce soir prudent pour l’exercice 2008-2009. C’est ce qui explique sûrement la baisse du titre Air France KLM aujourd’hui à la Bourse de Paris ? Jean-Cyril Spinetta : Oui, vous savez, maintenant sur les baisses de titres, on a un peu de mal à trouver de véritables raisons.
Prudent mais confiant, je pense que l’on a, sur ce deuxième trimestre, un résultat assez robuste, assez solide, inférieur à celui de l’an dernier mais on l’avait prévu donc pas de surprise. Le groupe Air France KLM, dans des circonstances très difficiles, ce qui était déjà le cas en 2001 pour Air France seulement, démontre une capacité d’extrême résistance à une crise sévère.
Circonstances difficiles : comment la crise vous touche-t-elle ? On annonce que la croissance du trafic international de passagers va chuter de plus de 3% en 2008. Concrètement qu’en est-il ? On essaie d’ajuster notre offre et nos capacités à une demande qui est déjà et qui sera certainement moins forte à l’avenir, en 2009, que ce que l’on prévoyait il y a encore quelques mois. On a donc réduit nos ambitions en termes de croissance.
Ca ne veut pas dire que l’on perd des parts de marché, on en gagne, puisque grâce à nos atouts, on ralentit moins que les autres. On continue donc de gagner des parts de marché.
Avec de nouvelles dessertes d’ailleurs cette année ? Avec de nouvelles dessertes absolument. C’est la première chose qui doit être faite. La deuxième chose c’est évidemment la maîtrise des coûts. On a donc relancé un programme d’économie dès cette année et pour les années à venir.
Et troisièmement, on revoit un peu à la baisse nos investissements, pour tenir compte d’une croissance un peu moins forte que celle que nous avions prévue et pour protéger notre bilan ainsi que notre trésorerie.
Justement sur la maîtrise des coûts, dans quelle direction allez-vous ? Est-ce qu’il s’agira de suppression de postes, de reports d’achats d’avions, d’ouvertures de lignes qui sont gelées ? Sur les capacités, oui, il y a des ouvertures de lignes gelées, il y a des révisions de nos dessertes et de nos fréquences sur ces dessertes. Ce n’est pas tragique, on envisageait de croître de 4%, on ne croîtra que de 1%, mais il n’y a pas de drame. Deuxièmement, sur les coûts, c’est rechercher partout où c’est possible, la meilleure productivité possible, donc améliorer tous nos processus de production.
Troisièmement, on adapte notre offre à moins de capacité, on veut protéger notre cash. Donc on est moins ambitieux en matière d’investissements et on repousse un certain nombre de livraisons d’avions, qui devaient arrivés pour 2010, 2011 et qui arriveront un peu plus tard, par prudence.
Le bénéfice en chute à cause de la cherté du kérosène. C’est vrai que la hausse des prix du fioul pèse sur vos résultats, malgré vos couvertures. Jusqu’à quel niveau ? Sur ce semestre et notamment sur juillet, août et septembre, on a eu un excellent niveau de couverture, probablement un peu meilleur que celui de nos concurrents, qui en avaient aussi. Ca nous a permis d’économiser 638 millions d’euros sur le semestre, ce qui est considérable.
Mais en même temps, on voit que le pétrole a beaucoup baissé et il y a toujours ce décalage, du fait justement que vous payez un prix fixé à l’avance. Le fait que vous soyez pénalisé va se poursuivre ? Pour l’instant on n’a pas été pénalisé, on a gagné beaucoup d’argent grâce à la couverture. Donc sur l’année en cours, nos couvertures seront largement gagnantes, même si elles sont un peu perdantes sur le deuxième semestre.
Pour les années à venir, on a une assez grande quantité de nos besoins qui sont d'ores et déjà couverts et si le prix de marché reste au niveau de 50 dollars où il est aujourd’hui, nos couvertures nous conduiront à payer le pétrole un tout petit peu plus cher que le prix de marché, mais à peine plus.
Le paradoxe c’est que cela veut dire qu’il ne faudrait pas que le prix du pétrole baisse de trop finalement pour vous ? Oui, mais c’est quand même une très bonne nouvelle, parce que là où l’on pensait, l’an prochain, avoir une dépense de l’ordre de huit à neuf milliards d’euros, elle sera seulement d’un peu plus de six milliards d’euros. Donc réduisant ainsi nos coûts sur la dépense pétrolière, ça nous permettra d’être un peu plus en forme sur le reste de nos activités.
Sujet qui fâche, la grève des pilotes le week-end dernier pour protester contre la loi de changement de l’âge de départ à la retraite, en tout cas la cessation d’activité plus précisément. Vous allez partir dans quelques semaines, il n’y a pas de lien, mais justement, ne partez-vous pas sur un sentiment d’amertume, de déception, que les pilotes aient fait une grève, que vous avez considérée comme injustifiée ? Est-ce qu’elle était vraiment destinée contre la direction d’Air France ou plutôt contre le Gouvernement ? Je ne suis pas du tout content de cette grève, mais je n’ai aucune amertume. Tout le monde l’a compris, ce n’est pas un conflit entre Air France et ses pilotes, c’est un débat entre le Gouvernement, le syndicat des pilotes et l’Assemblée nationale. Je suis un peu furieux de cette grève, j’ai d’ailleurs dit avant qu’elle démarre que je la pensais inutile et dangereuse.
Inutile parce que le Gouvernement avait donné toutes les garanties que rien ne serait fondamentalement modifié dans la participation des pilotes et que ceux qui voudraient continuer à travailler le pourraient dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui. Dangereuse parce que faire grève dans une situation économique aussi incertaine, c’est évidemment prendre un risque pour l’entreprise et d’une certaine manière, se tirer une balle dans le pied.
Elle a finalement coûté 50 millions d’euros et non pas 100 comme vous l’aviez estimé au départ. Ca a été la bonne nouvelle, elle a été finalement moins suivi qu’on ne le craignait, donc on a pu maintenir plus de la moitié de nos vols et les pertes de recettes ainsi que les indemnisations versées à nos clients mécontents ont été beaucoup moins importantes que ce que nous craignions.
Encore un mot sur les perspectives pour le groupe Air France KLM avec la Commission européenne : durcissement à partir de 2013 des conditions d’application de la taxe CO2 appliquées aux compagnies européennes. Vous y voyez une distorsion de concurrence avec les compagnies non-européennes ? J’hésite à vous répondre : si cette taxation s’applique au trafic intra-européen, il n’y a pas de distorsion de concurrence. S’il devait y avoir une taxation pour les vols longs courriers internationaux, qui ne s’applique qu’aux Européens ou qui s’applique plus sévèrement pour les Européens que pour les Américains ou les Asiatiques ce sera un suicide économique. J’espère qu’au final, tout le monde sera traité de manière équivalente.
Ce que nous plaidons, nous, compagnies aériennes, c’est que nous avons été en faveur de ce système, dès lors qu’il était équitable, et qu’il était raisonnable, c'est-à-dire qu’il ne créait pas de conditions économiques trop difficiles pour les opérateurs aériens.
Maintenant, il faut que l’Europe recherche un compromis avec les autres au sein de l’OACI. Il faut qu’il soit raisonnable. Il ne faut pas, à travers un permis d’émissions, dans le grand avantage et la progressivité, avoir l’équivalent d’une taxation qui serait évidemment une charge financière insupportable pour le transport aérien européen.
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