Edwige Chevrillon : Vous êtes un peu au cœur d’une polémique, au moment du match France-Tunisie, la Marseillaise a été sifflée et vous auriez parlé d’un « coup de Destop » à ces comportements dans les stades. Certains disent que Destop, ça fait un peu référence au Karcher, vous dites que vous n’avez dit « Destop » mais « d’estoc ».
Fadela Amara : Je trouve d’abord extrêmement scandaleux de la part de certains journalistes, que personne ne m’ait appelée pour avoir certaines précisions. Entre coup de Destop et coup d’estoc, il y a quand même une différence. Je rappelle que je suis fille d’immigrés, que j’habite les quartiers et que, jusqu’à nouvel ordre, je respecte particulièrement les gens des quartiers. S’il y a quelqu’un qui défend bien les gens des cités, c’est bien moi. C’est un débat qui existe chez nous, j’avais exactement le même problème quand j’étais présidente de Ni putes Ni soumises.
Vous avez certains intellectuels dans notre pays qui sont très liés à une certaine gauche, pour ne pas dire une extrême gauche, et qui sont dans le relativisme culturel, qui ne veulent pas voir des gens comme moi s’exprimer et dénoncer un certain nombre de choses. Dans les quartiers par exemple, notamment les violences faites aux femmes, quand j’étais présidente de Ni putes, Ni soumises, et qu’ils passaient leur temps à expliquer par a+b que j’avais fait allégeance à la classe blanche dominante, que j’étais une arabe enjolivée… On est dans la même lignée, et ce sont les mêmes courants de pensée qui tentent comme ils le peuvent mais avec une sorte d’escroquerie intellectuelle et une manipulation scandaleuse, de déclarer que j’aurais dit qu’il fallait mettre un « coup de Destop ».
Je trouve cela scandaleux et insultant que l’on puisse le penser un instant. Je m’interroge particulièrement sur ce cheminement intellectuel qui amène tout de suite à lancer des accusations et à ne pas chercher l’information. Je suis extrêmement en colère, parce que je trouve cela extrêmement limite, d’un point de vue déontologique et d’un point de vue éthique, je trouve cela immoral de leur part. Je veux bien les affronter et je continuerais de le faire, et à les combattre, parce que je pense qu’à un moment donné ces courants de pensée on fait alliance avec les obscurantistes que je combats depuis toujours. Je suis sans pitié avec ces gens-là.
Je crois qu’il faut être clair. J’ai dit et je le répète, que je dénonce et que je ne suis pas d’accord avec le fait que l’on siffle la Marseillaise dans les stades. Les imbéciles qui ont fait ça méritent d’être poursuivis et sanctionnés à la hauteur de leur connerie. Ils ont fait honte à nous, peuple français, à leurs parents, et ils ont mal accueilli l’équipe tunisienne, ils ont gâché une fête populaire. J’ai d’ailleurs salué le courage de Lâam qui a continué à chanter malgré les sifflets, d’ailleurs, je l’ai eue au téléphone pour la féliciter. Je trouve que ces gamins qui ont fait n’importe quoi, on ne peut pas excuser le n’importe quoi.
Cela dit, cette récupération politique, est-ce que ça ne vous a pas un peu choquée ?
Non, on ne peut plus rien dire dans ce pays. Moi je suis pour que l’on pose des règles. Pour les gamins des quartiers, comme pour les gens qui n’habitent pas dans des cités, il y a besoin d’avoir des règles qui respectent les uns et les autres. J’ai toujours défendu la République métissée et le projet du vivre ensemble, je crois que c’est important aujourd’hui que nos garçons, certains jeunes dans les quartiers en particulier, qui ne respectent pas certaines règles, qu’on leur rappelle, il faut mettre un coup d’estoc, je le répète.
C’est quoi l’estoc, c’est un raccourci d’estocade ?
Exactement !
Vous prenez quand même des risques…
Non, j’ai déjà utilisé ce mot, quand il s’agissait de défendre la laïcité, pour dénoncer les pratiques menées contre la République par les obscurantistes et les courants qui ne pensent pas que la laïcité vaille le coup.
Vous seriez sortie ou vous seriez restée pour soutenir Lâam ?
Je sais que ça m’aurait fâchée tout de suite. J’aurais certainement quitté la tribune pour essayer de tenter de prendre le micro pour rappeler à l’ordre ces jeunes. Je crois vraiment qu’à un moment donné il faut rappeler les règles.
Vous êtes pour que l’on arrête les matchs ou pas ?
Je sais que cela fait polémique. Je suis pour que l’on arrête les matchs au moins le temps que l’on ait un discours et un message fort en direction des jeunes qui font n’importe quoi. Je rappelle bien sûr que ce n’est pas tous les jeunes des quartiers. On ne peut pas dire les choses, parce que sinon, on jette l’opprobre. Je dis que c’est une bande de gamins qui font n’importe quoi et il faut leur rappeler les règles.
Avez-vous été étonnée ou choquée par les propos de Bernard Laporte ?
J’ai eu l’occasion de m’exprimer, je ne suis pas d’accord avec la proposition qu’il a faite, je crois qu’il faut faire attention à la manière dont on s’exprime. On peut choquer, notamment les peuples de l’autre côté de la Méditerranée et je pense qu’il faut faire attention. On connaît Bernard Laporte, je pense qu’il a dit ça en disant simplement qu’il était dommage de gâcher une fête populaire, mais ça ne va pas plus loin que ça. Ce n’est pas la peine de lui faire un procès.
Est-ce que vous avez le sentiment que ça va être de plus en plus difficile ? Est-ce qu’il faut un traitement spécifique, comme le réclament certains, en disant qu’il y a urgence pour les banlieues ? Faut-il un plan spécifique ?
Pour être très claire, je pense que la crise économique et la crise financière vont avoir un impact dans les quartiers. Je voudrais juste rappeler quelque chose qui est historique. Dans les quartiers, cela fait longtemps que nous avons un chômage assez important. Même au moment où, dans notre pays, il y a avait un recul assez net du chômage, dans les quartiers, on n’en bénéficiait à peine. Donc la crise, on la connaît depuis longtemps.
Ce qui a été fait aujourd’hui à travers la proposition du président de la République, notamment dans son discours au mois de février sur les quartiers, la politique qu’il souhaite mener en direction des quartiers prioritaires, et notamment en présentant au mois de juin le programme pour la banlieue « une dynamique pour la France », il y a un axe évidemment très important, c’est l’axe emploi. Education, emploi, désenclavement. Tout concourt à favoriser et à faire reculer le chômage dans les quartiers. Nous sommes dans une situation exceptionnelle. Evidemment que la crise économique va aussi avoir un impact dans nos quartiers.
Dans le plan « Espoir banlieue », il y avait des contrats d’autonomie par exemple, 45 000, et pour l’instant il n’y en a que 4.300 ?
Pour l’année 2008. Les 45.000, c’est sur trois ans.
Pour y arriver, il va vraiment falloir accélérer…
Evidemment. Mais il fallait nous laisser le temps, maintenant on a pris notre rythme de croisière et il faut que l’on accélère le mouvement, de manière à ce que l’on ait les chiffres et les objectifs que l’on s’est fixés.
Lorsque vous avez présenté ce plan, on n’était pas dans cette situation. On voit bien, le Président vient d’annoncer 100.000 contrats aidés, est-ce que vous dites par exemple qu’il faut en garder 10.000 pour les banlieues difficiles ?
Quand le Président annonce 100.000 contrats aidés, je m’en réjouis évidemment, mais ça veut dire que c’est 100.000 sur le territoire, donc dans nos quartiers populaires aussi.
Est-ce qu’il faut des quotas ?
Il y en aura évidemment plus dans les quartiers populaires, parce que c’est là où vraiment on est le plus touchés par le chômage. Le Président est assez intelligent pour comprendre qu’il faut cibler une grande partie dans nos quartiers populaires.
4.300 contrats d’autonomie, comment arriver à 45.000 ? Pensez-vous que vous aurez du mal avec la crise actuelle ?
Non, pas du tout, c’est le rythme de croisière qui est pris. Ensuite, c’est un travail qu’il nous faut faire avec le service public de l’emploi et avec les organismes privés qui ont gagné l’appel d’offres. Il faut juste accélérer. C’est sous la responsabilité des préfets, qui ont bien compris que la situation dans nos quartiers populaires est délicate et qu’il faut accélérer le mouvement.
Je n’ai pas de crainte pou ça. Au contraire, tout ça va justement nous permettre de mettre en pratique toutes les mesures qu’a annoncées le président de la République. Tout cela va aux bénéfices des populations les plus fragilisées.
Lorsqu’il dit réunion dans un mois avec les partenaires sociaux, réunions des préfets qui convoquent les trésoriers payeurs généraux, vous vous dites que c’est très bien, que ça va vous aider ?
Evidemment, c’est une bonne nouvelle pour moi, ça veut dire que l’on accélère le mouvement. Le message que va certainement donner le Président, c’est qu’il faut que l’on aille plus vite au niveau des réformes, et ça concerne les politiques, et au niveau des préfets et des TPG, d’accélérer le mouvement de manière à ce que, concrètement, ce soit visible pour les gens.
La réalité c’est qu’à un moment donné toutes les mesures qui ont été prises par le président de la République, les annonces qui ont été faites doivent se traduire dans l’assiette de nos concitoyens, par plus de pouvoir d’achat.
Lorsque l’on écoute les gens des banlieues, ils disent qu’ils sont dans une situation qui est de plus en plus compliquée et complexe…
Cette situation compliquée et complexe existe depuis trente ans. Il y a un discours qui tend à dire que l’on n’y arrive pas, que l’on ne peut pas s’en sortir. Et il y a notre discours, qui parle de la rénovation urbaine qui existe, la rénovation sociale à travers le programme pour la banlieue.
On sent venir les choses, on sent la dynamique... Donc, il faut vraiment, et c’est ma responsabilité, que l’on arrive à accélérer le mouvement, pour que les mesures soient concrètement visibles sur le terrain. Elles commencent à l’être à travers la rénovation urbaine, elles commencent aussi à l’être à travers la signature de contrats d’autonomie, à travers l’engagement des grandes entreprises pour l’embauche des jeunes de quartiers, etc.
Cela dit, sur la rénovation urbaine, on voit bien que ça va plus lentement que prévu ? Les chiffres de ce matin montrent encore une baisse spectaculaire des mises en chantier ?
Non, les mises en chantier continuent. On est dans la construction qui n’a rien à voir avec la rénovation urbaine. On a un engagement qui est maintenu, on va continuer à aller jusqu’en 2012 et à changer les 500 quartiers.
Ça ne ralentit pas les projets de rénovation urbaine ?
Non ils ne ralentissent absolument pas. L’engagement de l’Etat est là, on est toujours présents sur le terrain, à travers les conventions qui engagent tout l’Etat et tous les partenaires. Les signatures des 500 quartiers qui vont être rénovés vont être maintenues jusqu’en 2014.
Vous aviez rencontré François Pupponi, député-maire de Sarcelles, qui dit que nous allons être très touchés par l’intérim ? C’est clair que la mesure qui permet aux entreprises de s’en sortir pour l’instant, c’est de virer tous les intérimaires ?
On savait pertinemment qu’une des premières décisions qu’allaient prendre les entreprises seraient évidemment de stopper les embauches en intérim. On le savait, et c’est pour ça que je me réjouis de l’annonce du Président de la République parce que toutes les mesures qui ont été annoncées vont nous permettre justement d’endiguer la montée du chômage, notamment des jeunes dans les quartiers.
Dans le cadre de votre plan, chaque ministère s’était engagé à chacun mettre un peu de sa contribution, est-ce que vous voulez qu’ils aillent plus loin ?
Non, en termes de méthodologie, on est rentré dans une phase où chaque ministre a été sollicité en direction des quartiers populaires, pour mettre en place son programme. C’est donc à la hauteur de ce que chaque ministre aura décidé. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est que l’on a remobilisé le droit commun. Il fallait que les gens des quartiers soient traités comme n’importe quel citoyen sur le territoire. Je rajoute à ça ma propre politique de la Ville avec mon propre budget.
Donc pour moi, ce qui est intéressant, c’est d’aller encore plus loin et encore plus vite. On le verra, parce que comme j’ai souhaité que le conseil interministériel à la Ville se réunisse minimum deux fois par an, à chaque fois, on fera une sorte de mini bilan. Le prochain va avoir lieu début décembre, et on saura tout de suite, en termee de chiffres, par rapport au contrat autonomie, on fera un premier bilan des mesures mises en place sur l’éducation, la santé, et à partir de là, on verra comment on rectifie, comment on accélère, notamment sur les questions de mobilisations du droit commun.
Pouvez-vous nous dire un peu ce qui a déjà été fait ?
On a fait un appel à projets, parce que j’ai souhaité faire une politique de la Ville sur mesure. Ce sont les maires qui décident s’ils veulent mettre en place cette mesure là, le busing. Cinq ans de projets. On a à peu près une quinzaine de maires qui ont répondu présents, il y en a d’autres qui sont en attente et qui regardent l’expérience des autres villes pour voir si cela marche bien.
Pour l’instant, on est dans une dynamique, donc je pense que l’on va atteindre les cinquante projets l’année prochaine. Il y a d’autres mesures comme ça, qui sont des mesures qui redonnent de l’espoir concret aux gens des quartiers : par exemple, hier j’étais à Clermont Ferrand, on a mené une action avec Claude Bébéar autour des quinze étapes que nous mettons en place pour « Pas de quartier » et à Clermont Ferrand, sur place, il y avait plus d’une centaine d’entreprises qui se sont engagées et concrètement, nous avons eu sur place, à travers les entretiens d’embauches, le coatching, 120 contrats proposés aux jeunes, donc 120 embauches directes.
En conclusion il faut changer le discours vis-à-vis des banlieues, c’est toujours votre message ?
Je crois qu’il faut arrêter les discours misérabilistes et les discours victimaires, et surtout éviter de faire en sorte que l’on maintienne des gens en situation de dépendance. Je veux que les gens des quartiers soient traités comme tout le monde. Ce sont des citoyens de ce pays et il faut qu’à un moment donné, ils puissent bénéficier de l’ensemble des politiques de notre pays.



