Stéphane Soumier : On a l’impression que vous êtes obligé d’inventer une nouvelle économie de la télévision... Je sais que ma question est très ouverte, donc je vous laisse vous exprimer librement là-dessus...
Julien Courbet : Complètement. Déjà, ce que je voudrais dire, parce qu’il y a souvent une confusion sur ce qui se passe dans le service public, c'est qu’on a quand même les moyens de faire des émissions. Il ne faut pas croire aujourd’hui qu’avec l’arrêt de la publicité, on va faire de la télé au rabais ou de la télé discount. C’est faux, mais, malgré tout, il a fallu faire des économies. La tranche horaire de l’access prime time a vu une diminution de son coût d’à peu près 25%, d’après ce que je crois, parce que je ne suis pas dans les secrets.
25% entre ce qu’il y avait avant et vous?
Tout à fait. Donc il faut s’adapter, il a fallu revoir la marge, parce qu’au départ, il est très difficile de conserver des marges qui, dans le milieu de la télévision, selon les émissions, même s’il n’y a aucune règle, peuvent aller dans le meilleur des cas jusqu’à 35%, et à 15% dans le pire des cas. Il a vraiment fallu que l’on revoie à la baisse.
L’ensemble des chefs d’entreprise qui vous écoutent aimeraient bien faire 15% de marge, donc vous êtes dans une économie encore confortable?
Je pense que je ne vous apprends rien en vous disant que la télévision est une activité qui était très lucrative, et qui l’est de moins en moins. Année après année, elle est de moins en moins lucrative, mais je sais que dans les années 1980 ça pouvait même aller, à mon avis, pour certaines émissions, jusqu’à 50% de marge.
La deuxième chose, c’est qu’après il y a eu un moment où l’on a stoppé un peu la flambée des salaires, à tous les niveaux, de la star aux techniciens, en respectant les différentes conventions collectives. Pour tout ce qui est chronique, artistique, réalisation, là aussi, il a fallu que chacun fasse un effort. Aujourd’hui, on compte, et on préfère parfois mettre de côté un réalisateur star au profit d’un autre réalisateur qui coûtera moins cher.
Aujourd’hui, il y a quand même une espèce de pression qui pèse sur vos épaules, en ce sens que vous apparaissez comme le puits de pétrole de l’économie générale de France Télévisions. C’est sur vos épaules, après la réforme, que va reposer l’essentiel, ou en tout cas le plus fort des recettes publicitaires...
L’idée c’est de se dire que s’il n’y a plus de publicité à partir de 20 heures, effectivement, c’est encore à 19 heures que le spot sera le plus cher. Cette pression, je ne la ressens pas au quotidien, ce n’est vraiment pas ce que l’on me demande. On me demande avant tout de faire une émission de qualité et d’avoir un peu plus de téléspectateurs, le plus possible. On sait que de toute façon, je suis dans un univers où l’annonceur peut avoir une adéquation plus forte avec son public. Comme je parle de consommation au quotidien, j’apprends aux gens à mieux consommer, c’est effectivement plus attrayant pour des annonceurs publicitaires.
En matière de consommation notamment, on est sur des choses qui ont l’air de s’accélérer, dans le gris, dans le noir. Vous avez l’impression d’avoir été un peu en avance, que, finalement, votre concept va peut-être s’avérer dans quelques mois être le concept idéal en temps de crise?
Croyez-moi, personne ne peut prétendre aujourd’hui faire un concept qui répond à une conjoncture. Un concept, c’est de l’artistique pur. C’est comme si demain, Jean-Jacques Goldman se demandait ce qui marche en ce moment et qu’il composait une chanson du même type. Ce n’est pas vrai, il se laisse guider par son inspiration.
C’est pareil pour une émission de télé?
C’est pareil, un concept, c’est quand on se retrouve devant une feuille blanche et qu'on a tout à coup une idée. J’ai essayé, vous imaginez bien. En ce moment, tout le monde essaie de trouver des idées pour pouvoir contrer le format de M6 «Un dîner presque parfait», qui fait un véritable carton.
Pression politique maintenant: vous avez été pris, à un moment, comme un espèce d’exemple ou plutôt de contre-exemple du service public dont rêvait le pouvoir politique. Comment avez-vous géré ça?
Je l’ai géré dans l’incompréhension la plus totale, parce que je n’affiche aucune ambition politique, je ne dis pas voter à gauche ou à droite, je ne dis rien du tout.
C’était l’idée qu’il fallait une espèce de qualité culturelle, que vous ne représentiez pas...
Ça, je peux le comprendre. Si l’on dit «Il fait "Sans aucun doute" sur France 2», oui, mais dans ce cas-là, j’aurais préféré que l’on dise «Attention à ce qu’il ne fasse pas...», or là, on a porté un jugement sans voir. Au bout du compte, la seule différence qui existe entre le service public et le privé, c’est qu’au service public, ce n’est pas l’audience à tout prix. Aujourd’hui, j’ai des rendez-vous réguliers avec la direction de France 2, qui me dit qu’elle aimerait qu’il y ait un peu plus d'audience, mais pour l’instant, sans dépasser la ligne blanche, c’est-à-dire en restant dans l’esprit du service public. On prend donc notre temps, mais on va y arriver.



