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[Reportage]

Le procès Kerviel : le bloc-notes du 22 juin

La redaction avec Caroline Morisseau - radiobfm.com, le 22/06/2010
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Suivez le déroulement de la dixième journée d'audience du procès, scripté par Caroline Morisseau en direct du tribunal correctionnel de Paris.
 - Daniel Bouton répond aux journalistes le 24 janvier 2008 après la révélation de l'affaire Kerviel. - Benoit Tessier / Reuters
> 9H La cloche sonne : l'audience débute.

 

Arrivée du premier témoin : Maxime Kahn. Il travaille toujours à la Société Générale.    

Pour lui, l'affaire a débuté le dimanche 20 janvier au soir : il reçoit un appel de Pierre-Yves Morlat, son supérieur qui le convoque le lendemain matin lundi à  8h. Il lui explique qu'il y a un ordre client à gérer pour une taille importante. Il s'agit de vendre des contrats futures sur plusieurs indices.

"On discute des modalités de l'opération. Il fallait respecter les règles du marché. Il me demande de le tenir au courant pas sms toutes les demi-heures. Je commence dès 9h, à l'ouverture du marché. On m'informe qu'une liste d'initiés a été ouverte, que je fais parti de cette liste et qu'il faut respecter la confidentialité de l'opération.

"RDV à nouveau le lendemain matin, mardi 8h. L'ordre est confirmé : je repars pour la même journée. Troisième journée, même histoire :  on ne peut pas espérer terminer l'opération avant la fin de la journée. Le but affiché est de terminer l'exécution le mercredi soir.

"Petit à petit, je m'aperçois bien qu'il ne s'agit pas d'une exécution client. Je me doute bien que je travaille pour le compte de la Société Générale. Je pensais que c'était une couverture liée à l'exposition de la banque aux subprimes. Jamais je n'ai pu penser ce que j'ai découvert après. Pour moi, ce sont des positions qui ont été prises par un trader isolé."

Le président du Tribunal : "Pourquoi vous ?" Maxime Kahn : "Deux facteurs ont dû jouer : mon experience de trading et le fait que je sois étranger à l'affaire."

Le président du l'interroge sur les limites. Maxime Kahn : "C'est une limite imparable, un peu comme le sont les limitations de vitesse sur la route. En cas de dépassement, on doit repasser au-dessous de la limite le plus rapidement possible, mais on parle de 5, 10% pas de 25 000%. Et c'est bien pour ça d'ailleurs que ces positions étaient cachées.

"Les positions que l'on prend en risque, ce ne sont quasiment jamais des positions directionnelles. Par exemple, j'achète Renault parce que je pense que Renault va surperformer Peugeot et donc j'achète Renault et je vends Peugeot. Il ne s'agit pas juste de dire que j'achète et j'attends. Il s'agit de prendre une position compensée par une autre sur la base d'une analyse en profondeur des deux sociétés. C'est quasiment toujours un actif contre un autre.

"On ne prend jamais de positions directionnelles de plus de quelques dizaines de millions d'euros et même quand ça arrive vraiment, c'est le management qui le fait.

"Sa démarche est inadmissible à plusieurs titres. D'abord à cause des ordres de grandeur : c'était de nature à consommer plus que la totalité des fonds propres de la banque. La banque était en faillite potentielle.

"Évidemment, il était impossible d'attendre : le régulateur ne nous aurait jamais laissés faire ça. Si la position avait été conservée entre janvier 2008 et le pire moment de la crise, la perte aurait été de 30 milliards. Pas de chance, le débouclement a eu lieu à un moment où les marchés étaient très agités mais ça ne rendait que l'opération plus urgente.

"Imaginons que Jérôme Kerviel soit venu me voir en me disant : 'voilà je vais prendre une position directionnelle de 100 millions d'euros parce que je pense que le marché va monter'. Je lui aurais dit : 'Ce n'est pas ton métier, ni le mien. Ni toi, ni moi, on ne sait si le marché va monter'.

Le président : "Est-ce que vous faites confiance à vos équipes ?" Maxime Kahn : "Non, je ne leur fais pas confiance. Moi, mon rôle c'est de développer le business, mais aussi de vérifier que les traders restent bien dans leur mandat, de vérifier quelles sont leurs stratégies, de comprendre comment ils réalisent leurs gains ou leurs pertes."

Maître Veil l'interroge à son tour : "Faut-il encore laisser les gens passer du middle ou du front office ?" Le témoin  : "Pour moi, le risque est faible. J'ai dans mes équipes des gens issus du middle-office : ce n'est pas rédhibitoire".

L'avocat qui représente les actionnaires l'interroge : "Est-ce que dans votre profession, il n'y a pas un petit côté James Bond ? Est-ce qu'il ne faut pas un peu forcer l'admiration ?" Maxime Kahn : "Moi je dors bien parce que j'ai un mandat clair, je respecte mes limites, je fais tout dans la transparence. Ce qu'à fait monsieur Kerviel, c'est tout à fait l'inverse de ce que peut être notre métier. ?otre métier, c'est de prendre des risques mais limités, en toute transparence et dans le cadre d'un mandat clair et précis. Et la probabilité que mon équipe mette la banque en faillite est extrêmement faible parce que tout est mesuré."

Maître Metzner, l'avocat de Jérôme Kerviel, interroge le témoin : "Jusqu'où pouvait aller la banque ? Jusqu'où peut-elle prendre des engagements ?" Maxime Kahn : "Ce que je sais c'est que la banque a des fonds propres de 35 milliards d'euros. Le calcul est complexe mais dans tous les cas, ça ne faisait pas partie du business de la Générale de prendre des positions directionnelles".

Passe d'armes entre maître Metzner et maître Veil. Maître Metzner s'énerve : "Mais est-ce qu'il est possible de poser des questions ?" "Oui, mais aux bonnes personnes", lui répond Maître Veil.

Maître Metzner insiste sur la question : "Pourquoi la banque était-elle en faillite ?" Dialogue de sourd entre l'avocat et le trader.

Maître Metzner : "Vous encadrez 90 traders, vous leur fixez des limites : est-ce que vous les contrôlez ?" Maxime Kahn : "Ce n'est pas moi qui fixe les limites. C'est le département des risques. Ce même département contrôlent les limites : il envoie un reporting au manager. Quand je vois des dépassements, j'en avise le trader et je lui demande de rentrer dans les clous. Mais on parle d'opérations réelles,pas fictives, pas cachées".

> 11H30 Arrivée du deuxième témoin : Gérard Rameix, ancien secrétaire général de l'AMF, l'autorité des marchés financiers.

Il explique : "Le seul lien entre l'affaire Kerviel et la crise du subprimes, c'est un lien chronologique".

Maître Veil, l'avocat de la Société Générale, l'interroge : "Avez-vous eu le communiqué avant ?" Gérard Rameix : "Ces heures étaient extrêmement intenses (entre le lundi et le jeudi, jour de l'annonce). Elles ont été suivies par la Banque de France et l'AMF : nous avons suivi de très près le débouclement. Nous étions parfaitement au courant de la stratégie de la Société Générale qui consistait à annoncer simultanément, l'existence des positions, le débouclement et l'augmentation de capital."

> 12h L'audience est suspendue

> 13H30 L'audience reprend.

Maître Huc Morel, l'un des avocats de Jérôme Kerviel projette un CD saisi dans les affaires de Thomas Mougard, l'assistant trader de Jérôme Kerviel. Sur une page intitulée "Vue d'ensemble du processus", on peut voir que les contrôles étaient effectués sur les prix, les volumes, les quantités. Les réconciliations (rapprochement de résultats) étaient effectuées tous les jours.

La représentante de la Société Générale réagit à ce document : "Ce document n'est pas du tout en contradiction avec tout ce qu'on a pu dire jusque-là. Tous les jours, on fait effectivement ce rapprochement et soit il n'y a pas d'écarts, soit il y a des écarts et dans ce cas ils apparaissent sur un reporting. Les opérations de Jérôme Kerviel subissaient ce traitement : les opérations d'achats ventes passaient sans problème puisqu'il n'y avait pas d'écart, mais les opérations déroutées en base tampon (les opérations en "pending", c'est à dire en attente) ne passaient pas. Dans ce cas, un mail était envoyé à l'assistant trader, qui devait ensuite procéder à l'analyse et envoyer un justificatif".

Maître Huc Morel montre un second document : la boîte e-mail de Thomas Mougard. Il zoome sur un mail adressé à de nombreuses personnes. L'avocat explique : "Il s'agit de statistiques effectuées à partir des opérations qui alimentent la base tampon. Tout est parfaitement calibré, on voit qu'apparait Delta One, le nombre de jours depuis lequel les opérations sont bouclées en base tampon. On voit une opération de Jérôme Kerviel supérieure à 5 jours (ce qui n'était théoriquement pas admis). Donc on a toutes les opérations qui sont parfaitement visibles dans un e-mail envoyé au management"

Le représentante de la Société Générale réagit : "Ce reporting dont on voit les extraits est un reporting très long. Les personnes destinataires de ces e-mails sont des personnes du middle office. Elles regardaient la nature des opérations et elles s'assuraient de leur régularisation. La banque s'est du coup penchée sur le cas de Thomas Mougard. Il a été licencié pour insuffisance professionnelle".

Maître Metzner interroge la représentante de la Société Générale : "Est-ce que c'était à l'assistant trader de contrôler le trader ?" "Oui, bien sûr en partie. L'assistant trader était rattaché à une autre hiérarchie que le trader : il était rattaché aux fonctions supports et oui, c'était le premier verrou. Il devait s'assurer de ces contrôles. Depuis, l'organisation a changé. Mais à l'époque, l'assistant trader était un des seuls niveaux qui pouvait vérifier."

Me Metzner : "Mais vous étiez-vous aussi en copie de ce mail ? Vous ne pouviez pas regarder ?" "Si, j'aurais pu cliquer sur des tas de cases Excel mais je crois, malheureusement, que ça ne m'aurait pas appris grand chose sur la fraude de Monsieur Kerviel."

> 14H08 Arrivée d'un nouveau témoin : Isabelle Santenac, commissaire aux comptes, citée par la Défense.

"Deux cabinets s'occupaient des comptes de la Société Générale : Ernst & Young et Deloitte. J'étais moi même chez Ernst & Young", explique-t-elle.

"Nous avons été informés des opérations dissimulées le 20 janvier, par Daniel Bouton. Nous avons défini un travail de validation complémentaire. Nous avons pris connaissance des travaux menés en interne pas la "task force" de la Société Générale. Nous avons révélé ces faits dans une lettre adressée au procureur de la République."

Elle revient en détail sur les procédures.

Le président interroge Jérôme Kerviel : "Quand on parle d'une position de 30 milliards, ce n'est pas en une seule fois ?" Jérôme Kerviel : "C'est le cumul du mois de juin sur 4 ou 5 opérations de quelques milliards".

Le procureur interroge le témoin : "Est-ce que vous pouviez détecter les opérations fictives ?" Isabelle Santenac : "Bien sûr, ces opérations passent du coup sous les radars."

Maître Metzner interroge le témoin sur le travail et l'efficacité de la Société Générale. "La Société Générale avait des retards dans l'envoi des ses confirmations, comme beaucoup de banques françaises. Ce n'était ni un très bon élève, ni le pire élève : elle était en milieu de peloton par rapport aux autres grandes banques", explique Isabelle Santenac..

Maître Metzner : "Est-ce que la Société Générale n'aurait pas dû vous parler de toutes les alertes ?" Isabelle Santenac : "C'est facile de refaire l'histoire à la lumière de ce qui s'est passé."

> 15H07 Arrivée d'un nouveau témoin : Bertrand Jacquillat, professeur à Science-Po Paris.

"Il faut replacer toute cette histoire dans son contexte : il y a un environnement économique et financier entre 2003 et 2007", explique-t-il avant de se lancer dans un long exposé sur toute l'histoire économique de ces dernières années, de la bulle en passant par la titrisation !

Il revient enseuite sur la vieille querelle entre BNP Paribas et la Société Générale, le retard de la Société Générale puis son développement : "Au sein de la Société Générale, il y avait un département très envié : la Banque de financement et d'investissement au sein de laquelle Monsieur Kerviel était logé."

"Je ne suis pas un opérateur",  dit-il, "J'ai vu fonctionner des salles de marchés".

> 16H Tout dernier témoignage dans ce procès, avant les plaidoiries et le réquisitoire : celui de Daniel Bouton, le PDG de la Société Générale.

C'est son tout premier face-à-ace avec Jérôme Kerviel. Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés.

Daniel Bouton rappelle qu'il a travaillé à Bercy une vingtaine d'années, qu'il travaillait à la Société Générale depuis 1991 et qu'il a ensuite monté une petite entreprise de conseil.

"Je suis à posteriori content de votre décision et de venir témoigner compte tenu des compte-rendus d'audience que j'ai pu lire ici ou là. Je vais d'abord vous raconter ce que j'ai vécu au moment de la découverte de la fraude.

Tout le monde se souvient que la crise financière a commencé à l'été 2007, qu'elle a été violente. Une réunion du conseil d'administration est prévue le dimanche à 18h pour informer le marché de pertes sur les subprimes, et puis arrive cette nouvelle.

"Nous venons de découvrir qu'il y a, à l'intérieur de notre livre, des faux. Quelqu'un du desk Delta One a fait ça et c'est déjà une catastrophe. Ce n'est même pas une question de montant :  ça veut dire que la confiance qui doit exister dans notre équipe a été ébranlée. Il y a à l'intérieur de la banque quelqu'un qui sait faire de fausses écritures, qui sait dissimuler...

"On me dit que Jérôme Kerviel a été joint et qu'il va revenir en fin d'après-midi. On me dit ensuite qu'il est rentré. Je ne peux rien apporter donc je rentre, et à 3h du matin, la hiérarchie me passe un message : il y a bien une opération fictive et il y a un profit dissimulé d'1,4 milliard .

"Le lendemain Jean-Pierre Mustier, l'un des hommes les plus droits que  je connaisse, me dit avec une tête que je ne peux même pas décrire 'vient me voir'. Il me dit que la banque a une position dissimulée de 50 milliards. Là, dix étages de plancher s'effondrent et Jérôme Kerviel nous laisse seuls rechercher par quel moyen il a dissimulé ses positions

"Ce n'est pas la vocation d'une banque de jouer son destin en pariant à la hausse ou à la baisse sur les marchés et ça, c'est un point qui m'empêche de croire que quelqu'un au sein de sa hiérarchie savait.

"La Société Générale a pris une position de 50 milliards qu'elle n'a pas le droit de prendre. Il est alors du devoir des investisseurs de dire :'je retire mon argent'. Nous ne pouvons pas supporter l'existence d'une telle position pour des raisons de base. Le métier de la banque suppose un minimum de confiance : avec ces 50 milliards, vous ne pouvez plus avoir confiance dans la Société Générale. Nous ne pouvons pas laissé connaître aux marchés cette position sans avoir apporté la solution.

"L'un des participants dit que ça va coûter entre 4 et 10 milliards. Comment faire ? Il y a trois 3 solutions : on peut capituler en allant chercher directement un adossement, on prévient la banque de France et on se met sous sa tutelle. On élimine immédiatement cette solution qui aurait des conséquences catastrophiques pour les actionnaires et sur le plan social.

"On peut chercher un investisseur : mais qui peut apporter une telle somme ? Dans le contexte du moment, la question va néanmoins restée pendante jusqu'au mercredi soir

"Troisième solution : il faut aller trouver nos actionnaires et les convaincre de faire une augmentation de capital. J'avais prévenu le dimanche midi le gouverneur de la Banque de France et l'AMF : j'ai pris la décision de liquider la position et de lancer derrière une augmentation de capital.

"Mais il faut aussi s'assurer de l'exhaustivité des positions de Jérôme Kerviel. Le mardi soir, on sait qu'il n'y a qu'un seul feu et que le feu a été circonscrit.

"Ensuite, on prend l'avion et on fait le tour du monde pour expliquer aux actionnaires, puis deuxième tour du monde, pour leur demander de souscrire à l'augmentation de capital.

"Et en même temps que je gère la survie de la banque, je comprends très vite qu'il y a eu des défaillances de contrôles. Il y a eu des faiblesses dans le contrôle hiérarchique et puis il y a des défauts de structure : il n'y a pas de contrôle nominal et deuxième défaut, il n'y a pas de centralisation des alertes."

"Le cumul de ces trois faiblesses exploitées par un homme qui avait parfaitement compris la technique de la banque a permis à ce seul homme de frauder et je suis persuadé que personne d'autres dans la hiérarchie ne savait.

"Nous sommes dans un cas classique de fraude bancaire, dans laquelle le fraudeur est obligé d'utiliser une machine "Shadockienne". On n'est pas dans un établissement bancaire où la caisse est accessible. Vous vous souvenez de ce dessin animé ?".

Il compare Jérôme Kerviel à un Shadock qui aurait pompé en utilisant le système pour produire non pas un filet d'eau mais un gros bonus : "Et quand il sait qu'il va être découvert, il continue de prendre des positions".

"Il a fallu ensuite se battre tous ensemble pour sauver l'entreprise qu'un seul homme avait presque réussi à mettre par terre".

"La banque est en compétition avec des professionnels remarquables et ce à quoi on pense au moment du déjeuner, juste avant de teléphoner à la Banque de Francen c'est que le crédit de la Société Générale est complètement entamé.

"C'était ça ma stratégie, et in fine, ça a réussi : il n'y a pas eu de crise de confiance. Les employés de la Société Générale se sont faits engueuler mais les gens n'ont pas retiré leur argent".

Le président : "La banque avait en son sein celui qui aurait pu provoquer sa perte. Comment vous expliquez ça ?" Daniel Bouton : "Pour toute fraude qui provient d'une banque, c'est pareil : c'est la banque qui produit elle-même l'activité qui produit la fraude. Mais ce que nous n'avions pas imaginé, c'est que quelqu'un allait produire cette fraude sur une activité hors mandat. C'est ce génie malveillant : il a utilisé des outils de la banque pour faire quelque chose qui n'avait absolument rien à voir avec ce qu'il devait faire. Le principe même de son activité, c'est que les positions devaient être couvertes le soir.

"Si on cherche une explication systémique liée à l'activité de la banque, c'est le fait qu'à l'été et à l'automne 2007, nous sommes dans une phase de grande activité, à tel point que Jean-Pierre Mustier demande de réduire les volumes. On donne l'instruction de baisser les volumes, mais pour le front office de Delta one, il n'y pas de problème : ce sont eux qui décident. Nous ne sommes pas dans un drame de Zola : s'ils veulent arrêter de prendre des positions et partir à 18h, ils peuvent, ils n'ont pas de contrainte extérieure".

Le président l'interroge sur les contrôles internes. Daniel Bouton : "J'ai passé beaucoup de temps dans ma carrière sur les risques, mais sur le risque de marché lui-même. Et on a investi beaucoup dans les informatiques de la banque pour que ça s'améliore. C'est sur le risque de marché que je m'inquiétais, monsieur le président .On n'a pas regardé suffisamment le risque opérationnel : nous avons augmenté les effectifs deux fois plus vite dans les front offices que dans les back offices, d'où cette décision en 2007 de réduire les volumes. Donc ce point consistant à dire qu'il y avait des faiblesses a été écrit par la Commission bancaire.

"La première des erreurs que nous avons faites c'est d'embaucher quelqu'un dont le profil psychologique a débouché sur la situation à laquelle nous avons abouti. Mais il y a toujours eu des fraudes : la Société Générale a failli mourir à la fin du XIXème siècle d'une fraude. Il y a des gens qui ne savent pas résister à la tentation et c'est pour ça qu'il y a une justice capable de punir les fraudeurs. C'est comme ça que le système tient.

"Il manquait une cellule de fraude qui aurait reçu toutes les opérations et qui serait capable de dire :'ce n'est pas possible, celui-là est en train de nous raconter des mensonges'. Mais je ne suis pas sûr qu'aucun système de contrôle puisse déjouer les mensonges de Jérôme Kerviel."

Daniel Bouton insiste sur la qualité de ses mensonges : "Il fallait encore soupçonné que le mail qu'on vous donne est faux ! Et je ne suis pas sûr qu'il faille aller vers ce type de société. Je ne suis pas sûr qu'à la cantine, il faille se dire que son voisin est peut-être quelqu'un qui nous ment".

"Nous avons eu peur, parce que le dimanche à 15h, nous avons découvert une position de 50 milliards : nous n'avons aucune raison de croire Jérôme Kerviel parce qu'il nous a menti jusqu'au bout et il nous a laissés chercher seuls. Il a même pensé un temps à une action concertée. dans d'autres banques et je laisse le soin au gouverneur de vérifier".

Le président fait venir Jérôme Kerviel. Daniel Bouton s'écarte immédiatement et le regarde à quelques mètres.

Jérôme Kerviel : "Depuis deux semaines, je reconnais mes erreurs. Ceci étant, l'idée selon laquelle personne n'était au courant, n'est pas crédible non plus. J'ai tendance à dire que mon mandat, c'était quand je gagnais de l'argent. Et quand j'en perdais c'était hors mandat. Moi, mes erreurs je les ai reconnues. Évidemment que j'ai conscience d'avoir fait des erreurs et quelque chose qui aurait pu être grave. C'est grave pour les actionnaires, pour les salariés. Maintenant encore une fois, durant l'enquête, j'ai immédiatement reconnu mes erreurs. Mais là où je ne suis pas d'accord, c'est pour dire que mes alertes étaient complètement invisibles."

Daniel Bouton : "Je n'ai pas eu envie de le connaître Jérôme Kerviel et je ne vais pas me précipiter maintenant pour le connaître, mais il m'arrive d'avoir un rêve étrange. Par égard vis-à-vis des Français, vis-à-vis des Bretons qui le soutiennent, par égard vis-à-vis des bloggeurs qui le font passer pour un Robin des bois face à la méchante banque,  ce rêve c'est qu'il dise : "Oui, j'ai menti et je reconnais que jamais, ni directement, ni indirectement un membre de la Société Générale, ne m'a poussé à prendre ne serait-ce qu'une partie des positions extravagantes". Et puis, j'aimerais qu'il me dise pourquoi, pourquoi il a fait ça : est-ce seulement pour la fierté d'avoir un gros bonus ? Ça n'explique pas pourquoi d'un clic de la main droite il prend des positions, pendant que d'un clic de la main gauche, il envoie des sms à Moussa Bakir..."

Daniel Bouton était visiblement ému.

"Aux genes gens qui disent que la banque était bien heureuse, qu' elle se frottait les mains quand ça marchaitn non, la banque ça repose sur la confiance qu'on fait à ses collaborateurs. Ça n'avait aucun sens de cautionner des positions aussi idiotes et sur un pari encore beaucoup plus incertain que le loto", poursuit-il.

Et puis il insiste sur le talent de Jérôme Kerviel : "il est jeune, il a une mémoire bien meilleure que la mienne, mais moi je serais incapable de faire ça..."

"Bravo", concède le président de la Société Générale.

Jérôme Kerviel est à nouveau interpelé : "Au-delà de reconnaître vos erreurs, pouvez-vous vous excuser ?" Jérôme Kerviel : "Bien sûr que je regrette. J'ai fait des fautes professionnelles, mais encore une fois encouragées par la hiérarchie".

Interrogé par l'avocat qui représente des actionnaires salariés, Daniel Bouton répond : "Bien sûr, je regrette ce que j'ai fait vivre à mes collaborateurs,  à mes proches. Mais je suis désolé, je n'ai pas eu le génie de communiquer par télépathie avec Jérôme Kerviel et de deviner les positions monstrueuses qu'il prenait".

Maître Metzner interroge Daniel Bouton : "Vous avez évoqué le mot "débile", le mot "génie" :  ça montre qu'on ne comprend pas très bien pourquoi il a fait ça ?"  Daniel Bouton : "Le génie, c'est le génie de la dissimulation et du mensonge.Débile, c'est le montant des positions".

Me Metzner : "Est-ce que la Soc Gen est un bateau ivre qui va laisser monter des positions totalement extravagantes ?" Daniel Bouton : "Nous avons deux chiffres intéressants : la VAR (value at risk)  de la Société Générale n'a pas du tout augmenté entre les années. on, nous n'avons pas poussé la formule 1 à aller trop vite. Nous sommes restés dans des limites raisonnables. Le système est un système maîtrisé. Et puis, à côté de ça, nous avions les stress tests. C'est une situation dans laquelle on se dit que tout va mal ! On se dit par exemple : "supposons que le yen décroche totalement, eh bien on va dire que nous ne voulons pas perdre plus de x%"  et c'est comme ça qu'on pilote la banque. Mais la chose que nous n'avions pas envisagé c'est qu'il y avait à l'intérieur de la Société Générale une entreprise totalement dissimulée qui elle ne respectait rien."

Maître Metzner :"Je note avec beaucoup de satisfaction que vous ne dites plus que la Société Générale savait : maintenant vous dites que la banque pouvait savoir. Mais les débats ont montré que les supérieurs n'avaient aucune conscience des actes de Jérôme Kerviel, et pour une simple et bonne raison : quand on entre dans l'inconcevable, il est très difficile d'avoir conscience."

Me Metzner : "Pourquoi n'y avait-il pas de limite en nominal ? "Excusez-moi M le Président, mais Me Metzner s'égare", coupe Daniel Bouton. Sourires dans la salle. Et l'ancien PDG continue : "Les limites en nominal n'ont pas totalement de sens et d'ailleurs les autorités boursières mondiales se posent encore la question sur le fait de les fixer sur toutes les opérations. Parce que dans certaines configurations, ce n'est pas significatif."

Me Metzner revient sur les notions de limites, de contrôle et Daniel Bouton contre-attaque : "C'est comme si vous me disiez que je roule sur la route entre Rennes et Saint-Brieuc. Je sais qu'il n'y a pas de radars et je roule à 195km/h. Je tue quelqu'un et vous me dites qu'il faut reprocher au colonel de gendarmerie, que c'est de sa faute ? Je ne crois pas. Je reconnais certaines de nos erreurs. De ne pas avoir mis de radars partout et surtout de ne pas avoir mis à la porte Jérôme Kerviel après avoir découvert qu'il avait fraudé sur les titres Allianz."

Me Metzner évoque à nouveau l'épisode d'un autre trader qui aurait fraudé en 2007 à la Société Générale et qui s'est suicidé en bas du siège. Dans un effet de manche, l'avocat semble dire que l'ancien PDG est resté de marbre. Daniel Bouton s'énerve : "M. le Président, demandez à Me Metzner de retirer immédiatement ses propos. Maître, comment pensez-vous qu'une chose pareille puisse me laisser insensible", crie-t-il en se balançant d'un pied sur l'autre.

Face à une autre attaque de Me Metzner, Daniel Bouton conclut : "Face à tout cela, je suis triste Maître Metzner".

Le président du tribunal interroge Jérôme Kerviel : "Mais on dirait que vous avez un schéma tout fait, votre argumentaire et  que vous n'en changez jamais ?' Jérôme Kerviel : "Mais si j'ai changé de point de vue. A l'époque j'espérais juste faire rentrer du cash dans la banque. Aujourd'hui, je me dis que c'était débile. Évidemment que humainement, je mourrais avec ça. Oui, j'ai conscience d'avoir été trop loin. J'ai conscience que je vivrai et je mourrai avec, mais je trouve la position de la Société Générale simpliste, de m'imputer à moi seul cette faute".

Le président : "Étiez-vous fait pour être trader ?" Jérôme Kerviel : "Probablement pas. Je ne me suis pas caché, j'ai agi au su et au vu de tout le monde. Eric Cordelle l'a d'ailleurs dit hier : dans une salle de marché, tout se sait".

Le président du tribunal essaie de le bousculer : "Vous n'avez rien à ajouter : c'est le moment après vous n'aurez plus la parole"  Jérôme Kerviel : "Non, je n'ai rien à ajouter".

Le président : "Il n'y a pas de mystère Kerviel ?" Jérôme Kerviel : "Non, il n'y en a pas... "

Le président : "Il y a juste une affaire Kerviel ?" "Oui".

"Est-ce que vous vous sentiez broyé par le système ?". Jérôme Kerviel : "Oui, moi j'ai des images de certains très serrés. Oui, je confirme".

Maître Reinhart : "Monsieur Kerviel, il semble que vous aimiez bien la presse et elle vous le rend bien d'ailleurs". Il l'interroge sur un article du "New Yorker" qui évoque une rencontre entre Jérôme Kerviel et son frère Olivier et une discussion dans laquelle Jérôme aurait tout avoué à son frère.

"La chronologie est fausse, les éléments sont complètement faux. Le nombre de trucs romancés que j'ai vu dans la presse depuis le début de cette affaire, je ne les compte plus. Alors c'est un de plus", répond Jérôme Kerviel.

Daniel Bouton répond aux journalistes le 24 janvier 2008 après la révélation de l'affaire Kerviel. - Benoit Tessier / Reuters
Crédit : Benoit Tessier / Reuters
Daniel Bouton répond aux journalistes le 24 janvier 2008 après la révélation de l'affaire Kerviel.



FORUM 4 avis
Le procès Kerviel : le bloc-notes du 22 juin
Cool :)
posté le 22/06/2010 10:44:11 par vivelefric
Comme prévu
posté le 22/06/2010 17:16:33 par vivelefric
Point de vue
posté le 22/06/2010 19:44:39 par FloryF
garde fou
posté le 23/06/2010 09:32:28 par vivelefric
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